Naruhito Tanaka
| Auteur | Lluis Prat |
|---|---|
| Traducteurs | Anne Calmels et David Schavelzon |
| Editeur | La joie de lire – 2025 |
De samouraï à jardinier, il n’y a qu’un pas… ou qu’un coup de sabre ?
Suite à la bataille de Sekigahara, le samouraï Naruhito jure de déposer les armes pour embrasser une vie plus paisible. Il se livre alors corps et âme à l’art du bonsaï. Mais voilà que sa réputation parvient aux oreilles de l’empereur. Et si son destin était de devenir le Grand Jardinier de l’Empire ?
Un album photo au message pacifique, avec des personnages en terre cuite et des décors miniatures qui nous plongent dans le Japon de l’époque…
Notre présentation
Il était une fois un soldat las des batailles, las de perdre ses amis ou de les savoir blessés, qui fit le serment de ne plus combattre. Cherchant une nouvelle orientation, cette fois pacifique, pour sa vie, il s’essaya dans plusieurs disciplines traditionnelles avant de choisir l’horticulture. Il apprit ce nouveau métier pendant quelques années avant d’ouvrir son commerce. Très rapidement il devint spécialiste dans l’art de la taille des bonsaïs. Il travaillait toujours seul dans son atelier, sans que personne ne le voie.
L’empereur, ayant eu vent de sa dextérité, le convoqua. Naruhito lui présenta ses pièces les plus spectaculaires. Il était fier de son travail et fier d’être invité par l’empereur. Il pensait qu’il allait être engagé comme Grand Jardinier. Mais, au dernier moment, l’empereur exigea une démonstration. Naruhito dût se dévoiler. Seul devant l’empereur, il sortit son katana, son sabre de guerre, pour réaliser « une chorégraphie parfaite » qui lui permit de tailler un bonsaï trois fois centenaire avec une minutie sans pareil. Son travail était irréprochable. Il pensait que cela suffirait.
Mais l’empereur exprima une nouvelle exigence. Naruhito devrait lui tailler la barbe le lendemain. « Parfaitement ». Naruhito fut « sidéré ». L’enjeu était tellement important, il ne pouvait pas faire d’erreur. Naruhito pensa à abandonner mais il préféra s’entraîner toute la nuit pour atteindre la perfection. Il se présenta donc le lendemain. L’empereur l’attendait, installé dans un fauteuil de barbier, entouré de ses gardes. Naruhito s’était muni de deux sabres. Il commença sa chorégraphie, enchaînant ses figures, taillant minutieusement la barbe de l’empereur. Tout se passait pour le mieux quand un soldat fit un bruit. Naruhito fut distrait une seconde, il blessa légèrement l’empereur.
Naruhito était mort de honte. Il se préparait à une lourde sanction. Or l’empereur, contre toute attente, minimisa la coupure et proclama Naruhito « Grand Jardinier ». Ses dernières paroles furent : « Je n’avais qu’une crainte : que vous soyez parfait. Je sais maintenant que je me suis trompé.
Nos commentaires
La présentation que nous venons d’écrire reprend l’intégralité du récit dans un volume peut-être plus important que celui de l’album. Thierry Dedieu, comme souvent, est très concis. Il choisit ses mots, ses expressions, ses phrasés avec précision, sans débordement, offrant ainsi une lecture courte et rapide qui peut laisser croire que l’album s’adresse aux plus jeunes. Or l’histoire de Naruhito n’est pas simple. Elle reflète des états d’âmes, des idées sur la vie qui posent question.
Tout se passe au Japon aux alentours des années 1600 si on se réfère à la bataille de Sekigara. Naruhito a été un samouraï au service de son empereur, respectant le code d’honneur des guerriers, le bushido ou la « voie des guerriers ». Il possède toujours ses armes, des katanas. Ces sabres à lame courbe ont une valeur symbolique forte. Souvent forgés spécialement pour leur propriétaire, ils représentent l’âme du guerrier qui les manipule. Naruhito a certes abandonné le combat, mais il continue à pratiquer son art sous la forme de katas créatifs. Tailler les bonsaïs est pour lui l’application d’une nouvelle « forme » au sens martial, à savoir la réalisation d’un nouvel enchaînement avec ses katanas. Il se meut dans une gestuelle fluide et esthétique non plus pour tuer mais pour célébrer la nature. Car savoir tailler les bonsaïs relève de l’art au Japon. Naruhito, devenu « Bonsaïka », endosse autant le rôle de jardinier que celui de sculpteur. Il fait peut-être une légère erreur dans sa reconversion comme nous l’explique le site « journal du Japon » : « Un bonsaïka ne travaille pas pour obtenir une reconnaissance quelconque mais plutôt pour engager un dialogue avec les arbres et se reconnecter avec une certaine humilité ». Dans un sens Naruhito répond à cette tendance. Il ne laisse personne le regarder et reste secret sur sa pratique évitant ainsi d’inspirer une quelconque admiration. Mais son ambition d’être engagé par l’empereur ne tient pas de l’humilité. Elle reflète plutôt son désir de servir au plus près le souverain, comme quand il combattait.
Naruhito est un homme de défi, un homme courageux qui « n’est pas du genre à baisser les bras ». Après avoir décidé de cesser de se battre il s’est essayé dans plusieurs domaines : la céramique, le kintsugi, l’origami, la calligraphie et l’ikebana. Enoncés en cinq courtes lignes en bas de pages le lecteur pourrait croire que ces activités ne sont que passe-temps. Pourtant elles sont toutes emblématiques de la culture Zen au Japon. Il serait dommage de ne pas s’arrêter un petit instant sur leur teneur symbolique pour considérer l’état d’âme du personnage qui cherche à cultiver ses capacités d’observation, de patience, de précision au travers de la recherche de l’esthétisme, du geste pur, de la créativité. C’est dans ce même esprit qu’il s’entraîne toute la nuit, encore et encore jusqu’à trouver le geste parfait avant de se présenter pour son ultime épreuve. Naruhito est d’une très grande exigence. Il travaille, sans relâche. Il ne se donne aucun droit à l’erreur. A la guerre il risquait la mort. Ici il risque son honneur…. Il risque peut-être aussi de tuer l’empereur…
Il faut bien avouer que l’attitude de l’empereur est incroyable. Il a observé Naruhito exerçant son art, il a admiré sa technique, il a même applaudi la performance. Pourquoi demande-t-il que Naruhito le rase comme il taille les bonsaïs ? Que cherche-t-il ? Sa présentation tête nue, un drap recouvrant entièrement son corps, est presque choquante. Il s’expose, complètement à la merci de l’ancien samouraï. Fait-il preuve d’audace, de courage ou seulement de confiance ? Il semble bien que l’empereur atteste simplement d’une certaine sagesse : il veut montrer que Naruhito n’est pas parfait et il y parvient. Dans un sens ce constat le rassure. Naruhito, guerrier émérite mais imparfait, ne peut pas mettre en péril son pouvoir. Dans un autre sens l’empereur nourrit la réflexion de l’ancien samouraï en le ramenant au principe d’humilité évoqué plus haut. L’erreur n’est pas rédhibitoire, bien au contraire. Elle permet à Naruhito d’accéder au poste qu’il convoitait sans honte et avec beaucoup de respect pour son art et pour son empereur.
Le livre se présente comme un album photo avec des personnages en terre cuite dans un décor miniature. Les illustrations prennent toutes les doubles-pages, étirant le regard sur une vue quasi panoramique des situations, notamment pour les plans larges. Cela donne du temps pour observer. Les éléments décoratifs sont peu nombreux : un gong, une estampe, une lanterne, un rocher par ci par là. Cette sobriété permet de concentrer l’attention du lecteur sur l’essentiel, les personnages et leur situation. La diversité des postures et la qualité de réglage de l’objectif du photographe donne du caractère au récit. L’ancien samouraï revient de la bataille en faisant face au lecteur en plan américain. C’est un guerrier. Quand il médite il est de profil ou de trois quarts dans un plan large. Son abattement ne fait aucun doute à la fin du récit quand on le voit agenouillé, en arrière-plan, totalement flouté. Le choix de la terre cuite donne du relief au personnage et permet des jeux de lumière esthétiques. Les tons bruns, marrons participent au caractère sobre du récit. D’une manière générale les illustrations sont très réussies. Elles forment un bel ensemble et sont vraiment significatives de la culture japonaise.
En conclusion
Même en étant étranger à la culture japonaise la dignité des personnages, leur patience, leur humilité, leur quête et leur réflexion dans la vie fascinent. Naruhito ne cherche pas la gloire. Il souhaite progresser dans son parcours de vie en performant dans son art. L’empereur, dans sa sagesse, lui apprend que son cheminement, aussi vertueux soit-il, ne l’amènera jamais à la perfection ultime. C’est une jolie leçon sur le travail, l’exigence, la connaissance de soi.
Entre conte philosophique et conte de sagesse Naruhito Tanaka projette le lecteur dans un dépaysement magique hors du temps. L’album insuffle l’énergie du samouraï autant qu’il invite à la contemplation de la nature. Un excellent moment de lecture.
Pour aller plus loin
Thierry Dedieu est un auteur prolixe. Ce n’est pas la première fois qu’il propose des albums en s’inspirant de cultures asiatiques. Nous pouvons citer Feng (Le Seuil, 1995), Le Maître des estampes (Le Seuil, 2010) et Dragons de poussière (HongFei cultures, 2012) ou encore Les samouraï et les trois mouches (Hong Fei, 2014)

