C’est mon arbre

C’est mon arbre
Auteur

Olivier Tallec

Editeur

Ecole des loisirs

J’adore cet arbre. C’est MON arbre, dit le bel écureuil roux. J’adore manger MES pommes de pin à l’ombre de MON arbre. C’est MON arbre et ce sont MES pommes de pin. Tout le monde doit savoir que ce sont MES pommes de pin et que c’est MON arbre. Que faudrait-il faire pour le protéger des autres ?

Mots clés : fable, animal

Présentation

C’est l’histoire d’un écureuil qui passe de « J’adore les arbres » à « J’adore cet arbre » puis aussitôt à « c’est MON arbre ». Ayant ainsi posé – en deux phrases – les principes fondamentaux de la propriété privée, notre écureuil fou (?) va en vivre toutes les conséquences : la peur d’être dépossédé de son « bien » ou de devoir le partager, la nécessité de le protéger par tous les moyens du désir des autres et le caractère inextinguible du désir de possession. Pour protéger SON arbre et SES pommes de pin, il va donc finir par construire un mur, de plus en plus haut, de plus en plus grand, qui ne s’arrêtera que quand il touchera un autre mur. Mais, au pied du mur, une question le taraude alors : qu’y a-t-il derrière ce grand mur ? Peut-être une forêt qui pourrait devenir SA forêt ? Notre écureuil grimpe jusqu’en haut du mur, aperçoit une myriade d’écureuils gambadant au milieu des arbres… et… le lecteur devra écrire lui-même la fin du récit !

Analyse

Un écureuil chez Rousseau ?

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, que de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. »
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité, 1754

Qu’on ne se méprenne pas. Si le périple de cet écureuil cartoonesque aux yeux exorbités décrit effectivement le passage de l’élection sentimentale (« J’adore cet arbre », parmi les autres arbres) à l’appropriation puis à la possession et à ses dérives ; si les écureuils sont connus depuis longtemps – merci la Caisse d’épargne – pour leur propension à thésauriser ; et si l’histoire de notre écureuil semble coller d’assez près au discours de Rousseau, Olivier Tallec n’a en aucun cas écrit un essai d’économie sociale ou une parabole austère et moralisatrice. C’est mon arbre est d’abord un album enlevé, drôle, caustique parfois, et qui, ce n’est pas son moindre intérêt, fait réfléchir.

Le choix d’une narration à la première personne est évidemment un premier élément important de ce pouvoir réflexif du récit. Par un effet empathique (projectif), le lecteur est ainsi amené à identifier en lui les pulsions qui animent l’écureuil. Les enfants, et certains adultes encore, ne sont-ils pas prompts à s’exclamer : « c’est à moi ! » (Voir l’illustration page 9, qui présente l’écureuil serrant convulsivement SA pomme de pin comme un bambin serrant son jouet !) De même, il est plus facile de comprendre les aspects profondément émotionnels (et irrationnels) liés à la possession : sous les mots de l’écureuil, se devinent la crainte de manquer, la peur de partager (« Et si un jour quelqu’un décidait que MON arbre n’est pas MON arbre mais SON arbre ? »), l’envie qui naît de l’inconnu et le désir de posséder toujours plus de ce qu’on aime (« Peut-être que derrière cet autre mur il y a une pomme de pin ? Une pomme de pin plus grosse que MES pommes de pin ? »). Il y a quelque chose de profondément enfantin, et donc plutôt sympathique au départ, dans cet écureuil commandé par ses pulsions et son imagination (voir les nombreux « et si ? », « il faudrait » ou « peut-être que » qui rythment le texte).

Le risque serait cependant que cette voix narrative – mais non introspective, car jamais l’écureuil ne s’interroge sur son aventure ni ne met en doute ses croyances – ne soit pas accompagnée d’une autre voix « contradictoire », qui puisse signaler les limites des réflexions du narrateur ou en dénoncer les travers. Tel paraît bien être le rôle des illustrations, qui tout à la fois désamorcent par leur humour – on pense parfois aux écureuils fous de Tex Avery – ce qu’une leçon « rousseauiste » aurait de pesant, et créent par les tensions qu’elles entretiennent avec le texte un autre discours, ouvert mais signifiant, qu’on peut s’efforcer de décrire rapidement ainsi : le choix d’aimer les biens matériels plus que les êtres vivants (ce que manifeste le petit cœur gravé sur l’arbre élu par notre écureuil, preuve qu’il n’aime que ses possessions [en couverture et page 5]) mène immanquablement à l’isolement (obsédé par ses biens, notre écureuil en oublie de discuter avec la charmante femelle écureuil qui profite de l’ombre, page 10) et une peur irrationnelle des autres, quels qu’ils soient (voir page 11, où notre écureuil imagine avec dépit son arbre « envahi » par de multiples autres espèces de la forêt, oiseaux, insectes ou rongeurs) ; de cette peur naît la violence (suis-je le seul à voir dans le dessin de notre écureuil protégeant de son corps SON arbre une caricature d’Hitler, avec sa petite moustache noire ? [page 13]), et le développement de protections martiales dont l’absurdité est soulignée (portail ou mur isolés ne fermant rien du tout, pages 14 & 17 ; disproportion manifeste entre la muraille gigantesque qu’il a créée et l’arbre qu’elle est censé « protéger », page 18-19) ; l’issue de ce « parcours » est assez clairement une impasse, au risque de déplaire à M. Trump (voir pages 20 & 21), un enfermement désocialisant, le consumérisme rimant avec l’individualisme ; enfin, ces protections ne protègent pas celui qui les a créés contre les délires du désir de posséder (pages 24 & 25, avec sa pomme de pin gargantuesque).

La dernière double page finale, sans texte, qui met en scène l’écureuil narrateur découvrant derrière le mur une vaste forêt pleine d’écureuils figés par l’étonnement, avec son jeu de regards qui se croisent, semble dès lors poser au lecteur toute une série de questions muettes : cet écureuil narrateur est-il odieux, dangereux ou seulement pathétique ? A-t-il perdu son temps – sa vie – à des choses qui n’en valaient pas la peine, au lieu de s’amuser avec ses congénères ? Est-il ou a-t-il été heureux ? Que va-t-il faire désormais ? Que vont faire les autres écureuils ? L’intérêt est évidemment qu’il n’y a pas de réponses imposées à ces questions. Le dispositif narratif choisi : « voix subjective d’un écureuil obsédé par la propriété » + « informations antithétiques fournies par les illustrations » + « fin ouverte », construit et convoque tout à la fois un jeune lecteur actif, capable d’interpréter le texte comme les images, et susceptible de concevoir son propre jugement, ce que l’on doit évidemment attendre d’une fable de qualité, ou d’un conte de sagesse, si l’on préfère. Si morale il y a, c’est au lecteur de la trouver tout seul.

Il n’en reste pas moins vrai qu’il peut être nécessaire d’accompagner les enfants dans la compréhension fine d’un récit ambitieux portant sur des questions complexes. Il ne s’agit évidemment pas de leur lire Rousseau – quoi que… – mais, par exemple, de les aider à tirer parti des tensions existant entre ce que dit notre écureuil et ce que racontent les images ; de mettre des mots sur les sentiments ou les émotions puissantes que l’écureuil ressent (l’envie, la peur, le désir, la colère, le ressentiment, la curiosité), émois qui ne sont transmis qu’indirectement, par ses discours ou au travers des représentations moqueuses de ses mimiques ; d’identifier avec les enfants sa solitude croissante et d’imaginer les pensées des autres écureuils ; d’interroger l’humour des illustrations, qui dévalorise le « héros », les jeux de la typographie et des majuscules, les pages sans textes ; d’observer les aspects de plus en plus délirants et absurdes des différents « murs » qu’il bâtit, et peut-être de mettre en rapport l’album avec des informations liées à l’actualité, avec d’autres murs que d’aucuns érigent dans le monde, au nom de la protection de LEURS pommes de pin.

Un album chaudement recommandé, aux illustrations acérées et piquantes, à la fois riche et drôle, et qui, mine de rien, pose de nombreuses questions sur nos modes de vie contemporains.