D’ici je vois la mer

D’ici je vois la mer
Auteur

Joanne Schwartz

Illustrateur

Sydney Smith

Editeur

Didier Jeunesse – 2019

Sous la lumière pure d’un matin d’été, un garçon raconte sa journée : le cri des mouettes, les lupins qui murmurent sous le vent, sa promenade sur la plage… Pendant ce temps, tout au fond, sous la mer, son père creuse pour trouver du charbon.
Une histoire qui se déroule dans les années 50 en hommage à New Waterford, ville minière canadienne située dans la région de Cap-Breton où l’auteur a grandi.

Mots clés : famille, métier, initiation

Présentation

Au milieu des années 1950, près du Cap-Breton, au Canada, le jeune fils d’un mineur raconte en mots simples une belle journée d’été. Il joue, fait les courses pour aider sa mère qui doit s’occuper de sa petite sœur, contemple la mer aux reflets changeants et prend même le temps d’aller nettoyer la tombe de son grand-père, mineur lui aussi, qui a demandé à être enterré « en face de la mer, tout au bord ». Pendant ce temps, sous terre (et même sous la mer), son père creuse pour trouver du charbon. Mais reviendra-t-il une nouvelle fois sain et sauf de cet univers hostile ?…

Analyse générale

En Nouvelle-Écosse, province du Canada située au bord de l’Atlantique, à l’est du pays, les mines de charbon sont parfois creusées sous la mer. Partant de cette particularité et de la puissante opposition qu’elle engendre,visuellement et symboliquement, entre la masse liquide de l’océan reflétant les lumières du soleil et le monde tellurique des mines obscures et oppressantes enfouies sous les eaux,l’auteure de ce bel album, dont le père lui-même était mineur à New Waterfold, dans la région du Cap-Breton, rend un hommage sensible et touchant à ces travailleurs de la mine, aidé en cela par les illustrations à la fois lumineuses, transparentes et parfois sombres de Sydney Smith.

Apparemment, il n’y apas à proprement parler de « récit » dans cet album, pas d’intrigue particulière dans cette évocation par un petit garçon, fils et petit-fils de mineurs, d’une journée d’été ordinaire, du lever du soleil au crépuscule, journée ponctuée par les routines de l’enfance, les repas, quelques jeux d’extérieur avec un copain voisin et quelques courses pour aider sa mère et, cependant, s’achevant par la visite de la tombe de son grand-père, enterré face à la mer, tout au bord de la côte, comme il l’avait expressément demandé. C’est que l’album dépeint moins une histoire qu’un mode de vie ; qu’il s’attache moins aux événements exceptionnels qu’aux relations entre les membres de cette famille, qu’aux liens entre les vivants et les morts, sans jamais chercher à tout expliquer, se focalisant paradoxalement sur les non-dits, les silences, les ambiances.De la sorte, il parvient à transmettre de façon allusive l’omniprésence muette des deux forces naturelles, la mer – et sa lumière –, la terre – et ses ténèbres –, qui s’épousent et s’opposent sans cesse, façonnant les existences, et, au bout du compte, àpeindre avec beaucoup de subtilité ce mélange de bonheur, de sérénité, d’inquiétude et de stoïcisme que suscitent chez les habitants de cette côte les noces de la mer et de la mine.

Pistes de lecture

Face à un album à la fois fort et délicat, un peu hors normes, mi-documentaire, mi-récit de vie tendre, il importe évidemment de proposer des modes de lecture qui ne s’appesantissent pas trop, afin de ne pas écraser le texte. On pourra commencer par quelques remarques sur le jeune garçon narrateur, faire constater que l’identité de ce narrateur reste indécise pendant les deux premières doubles pages, puisque le je qui s’exprime au départ (De chez moi, je vois la mer) semble plutôt renvoyer à l’un des deux personnages présentés alors sur l’illustration, dont le lecteur comprendra plus tard qu’il s’agit du père et de la mère, et plutôt au père, le seul personnage apparaissant dans toutes les doubles pages jusqu’à la page 9, reconnaissable à sa chemise de bûcheron bleue et blanche, qui sera son marqueur. C’est finalement le texte de cette page 9 qui lèvera l’ambiguïté en attribuant clairement le statut de narrateur au fils jusque-là « invisible » (Mon père est mineur, il travaille au fond de la mine, sous la mer). De façon plutôt ingénieuse, le père est ainsi rendu au silence au moment même où l’illustration le montre dans un wagonnet, accompagné de ses camarades, plongeant dans les profondeurs de la terre. Ce n’est en définitive pas sa voix que nous entendrons, contrairement à ce que les premières pages pouvaient laisser croire, mais celle de son fils, et son « histoire »– celle d’un mineur de fond – ne sera donc pas contée par lui, ni d’ailleurs, de façon plus inattendue, parle fils, ce sur quoi nous reviendrons. Une distinction entre celui qui se tait mais qui descend sous terre et celui qui parle mais reste à la surface s’installe en tout cas dès le départ du texte, après une hésitation significative.

Un deuxième axe de réflexion concerne bien évidemment les représentations des éléments, la mer, l’air et la terre. Les enfants devraient sans trop de peine remarquer l’omniprésence de l’océan, à la fois dans le texte (les premiers mots de ce dernier sont, on l’a vu : « De chez moi, je vois la mer ») et dans les illustrations (14 doubles pages comprennent une représentation de la mer !). Mais il semble envisageable de creuser davantage, et de noter avec eux que la mer, ici, n’est pas porteuse de désirs de voyages et que sa profondeur n’est jamais évoquée, ne serait-ce que pour en faire une pourvoyeuse de poissons : la mer dans cet album est pure surface, miroir mouvant sur lequel les couleurs du soleil viennent s’éparpiller, et l’illustrateur – ou est-ce une illustratrice ? – excelle à rendre compte de ces scintillations et des changements d’éclairage qui accompagnent le déroulement tranquille de la journée, à l’aide de procédés qui rappellent bien souvent l’impressionnisme – et que l’on pourra éventuellement désigner (fragmentation des touches, insistance sur les jeux de lumières) . Les doubles pages panoramiques consacrées exclusivement à la représentation de l’océan sont de toute beauté.

A la mer est souvent associé l’air. De la mer, celui-ci détient une part de substance, la salinité, comme le note joliment le texte lorsque le jeune garçon va sur la tombe de son grand-père (« Dans l’air, il y a comme un goût de sel, je le sens sur le bout de ma langue »), non sans laisser la possibilité au lecteur d’imaginer que ce goût de sel puisse aussi être celui de larmes… Animé, l’air se fait vent, qu’il soit celui que Joanne Schwartz évoque (« Puis une porte claque et quelqu’un crie : « Bonjour ! » Et sur son passage, les lupins et les reines-des-prés s’agitent dans le vent ») ou celui que Sydney Smithdonne à « voir »en représentant le rideau de la chambre du narrateur se soulevant gracieusement et semblant flotter (page 12). Plus animé encore et tempétueux, l’air devient l’intercesseur entre la terre et la mer, celui qui, plus secrètement,relie également le monde des vivants et celui des morts, comme l’énonce le texte, toujours à propos de cette visite au grand-père, si importante et émouvante mais dénuée de tout pathos : « Quand il y a de grosses tempêtes, les vagues viennent s’écraser contre la rive et font retomber une poussière d’écume sur sa tombe. C’est bien ».

A la surface, la mer, ses lumières et le grand air se conjuguent donc pour suggérer un monde à la fois vivifiant et empli de quiétude. Mais des profondeurs souterraines l’inquiétude sourd peu à peu.

On touche là un point essentiel à faire remarquer aux enfants, car l’un des intérêts de cet album réside selon nous dans sa mise en scène, très inspirée, de l’opposition entre surface et profondeur, mer et terre, lumières et ténèbres, grand air et poussières, et finalement entre vie des mineurs et vie des familles de ceux-ci, femmes et enfants pour l’essentiel. Il est donc nécessaire de la décrire : par quatre fois, à intervalles réguliers, l’album propose deux doubles pages antithétiques qui se succèdent, toujours dans le même ordre. Mise en valeur par l’agréable format à l’italienne de l’album, la première double page ouvre le dispositif en présentant systématiquement une majestueuse vue panoramique de la mer, éclairée de façon différente selon l’heure, comme nous l’avons déjà signalé, accompagnée d’une ou deux phrases simples et paisibles (« Très loin, là-bas, les crêtes des vagues sont blanches », « Il fait tellement beau aujourd’hui… La mer scintille » ou « Aujourd’hui, la mer est calme… tranquille ») ; à ces pages succède aussitôt une autre double page occupée au quatre cinquième par une masse noire et compacte, griffée de traits grisâtres, représentation très puissante d’une terre charbonneuse, étouffante, qui pèse de tout son poids sur deux fragiles mineurs penchés dans le boyau de la mine, traité en beige granuleux. Dans l’un des deux on reconnaît évidemment le père du narrateur (la chemise de bûcheron). Le texte qui accompagne cette série de doubles pages est repris à chaque fois, avec parfois d’infimes variations, comme une sorte de ritournelle ou de refrain : « Et tout au fond, sous la mer, mon père creuse pour trouver du charbon ».Toutefois, la discordance entre ce texte et ce que dépeignent les illustrations ne cesse de s’accroître, car c’est une tout autre histoire que celles-ci racontent, en contraste absolu avec les évocations concomitantes du calme de l’océan : on y voit en effet la mine s’effondrer brutalement et des chutes de pierres noires menacer d’ensevelir les deux mineurs ; on les voit tenter de s’enfuir pendant qu’insidieusement la scène se mue en cauchemar. En effet, au moment même où la double page « de surface » affirme : « Aujourd’hui, la mer est calme… tranquille », la double page souterraine ne semble plus seulement décrire la terre et la mine mais un terrifiant monstre marin, sorte de cachalot noir dont ce qui reste du boyau de la mine serait la gueule et les pierres noires les dents acérées (les adultes songeront aux métaphores entourant le Voreux de Zola dans Germinal), cherchant à dévorer les mineurs, ou les ayant d’ores et déjà avalés, car ils ont disparu de la page. La tension entre quiétude maritime et inquiétude souterraine, pour le lecteur en tout cas, qui en « sait » plus que le narrateur, resté en surface, est alors à son comble, et il sera intéressant de demander aux enfants ce qu’ils ont imaginé à ce moment du récit qui, rappelons-le, évoque également – en surface – la mort du grand-père.Il est probable que beaucoup auront anticipé la mort du père.

La double page suivante est muette, au sens où aucun texte ne vient accompagner ni gloser les illustrations ; elle rend ainsi compte avec intensité de l’attente silencieuse du retour du père, en une mise en scène très cinématographique. La même porte vitrée de la maison est dessinée, vue de l’intérieur, quatre fois, créant un effet empathique (inquiétant) d’autant plus fort qu’aucun autre personnage n’est représenté et que le dispositif se rapproche par-làde l’usage d’une caméra subjective nous invitant à vivre les événements par le regard de l’enfant ; sur cette porte, les jeux des ombres et des lumières se déplaçant au fur et à mesure,de même que les silhouettes aperçues au loin, illustrent le temps qui passe inexorablement sans que le mineur ne revienne, jusqu’à ce qu’enfin sa silhouette apparaisse par transparence dans la vitre de la quatrième porte et que la tension retombe. Il n’y aura pas de mauvaise nouvelle aujourd’hui…

Il faudra alors faire constater aux enfants que cette évocation des dangers de la mine reste inaccessible aux autres membres de la famille, et que ce récit – puisqu’il y en a un, finalement –, transmis exclusivement par les illustrations,apparaît comme une sorte de secret partagé entre le père… et le lecteur : en effet, le père, même s’il « a l’air fatigué », tait les périls qu’il a affrontés et se contente d’embrasser son garçon avant d’aller se doucher et de partager le repas de famille. Il s’agit probablement de montrer qu’à la permanence de la mer, quels qu’en soientles chatoiements, et des rituels estivaux, correspond sous terre la permanence du danger pour les mineurs. Les risques d’accident font partie de leur vie et semblent donc ne pas valoir qu’on les raconte ; tout au plus peut-on – peut-être – les deviner encore dans l’étrange ombre portée de la table du repas familial, trou noir béant et assez menaçant qui paraît s’ouvrir sous les pieds des membres de la famille, comme une métaphore du non-dit que personne n’aborde.

Certes, la fin du récit est plutôt placée sous le signe de l’apaisement et du bonheur, et les enfants devraient, après avoir identifié et compris le dispositif des doubles pages évoqué plus haut, être sensible à sa dernière variation signifiante : après un dernier tableau panoramique de la mer au crépuscule, au lieu d’une double page souterraine, et bien qu’elle soit accompagnée par le texte attendu (« C’est sous cette mer-là, tout au fond, que mon père creuse pour trouver du charbon. »), c’est une double page présentant en plan rapproché les quatre membres de la famille réunis et serrés les uns contre les autres qui est proposée, chaleureuse et paisible. Il n’en reste pas moins que la toute fin de l’album peut aussi être interprétée de façon un peu plus sombre, avec ses illustrations de plus en plus ténébreuses. On nous objectera que la journée du narrateur prend fin avec la nuit qui vient, mais on peut aussi s’interroger, avec les enfants, sur ses derniers propos : « Je pense à ces belles journées d’été… et aux tunnels sombres sous la terre. Un jour, ce sera mon tour ». Ne peut-on voir ce récit comme celui des derniers feux de l’enfance, prélude à l’entrée dans le monde du travail et de la mine, avec les dangers qu’elle suppose ? « Je suis fils de mineur. Dans ma ville, c’est comme ça. », tels sont en tout cas les derniers mots du jeune garçon, qui intègre de la sorte le destin professionnel qui l’attend. Rappelons à cet égard que le récit se déroule dans les années 50, mais que vers 1900 on pouvait encore descendre à la mine à l’âge de 9 ou 10 ans, ce qu’une note instructive de l’auteure signale en postface.

Quoi qu’il en soit, même si vous n’êtes pas canadien ou que personne n’est ou n’a été mineur dans votre famille, n’hésitez pas à lire ou à proposer à la lecture ce très bel album, qui dépasse, et de loin, l’aspect anecdotique où il prend sa source. N’hésitez pas à vous laisser porter par ses images, ses ambiances, ses notations sensibles (la vue, l’ouïe, le goût et l’odorat y sont sans cesse convoqués) et ses riches non-dits. N’hésitez pas à partager vos impressions avec les enfants, à « traduire » les réticences du texte, les silences pudiques et stoïques du père, à expliciter les émotions, et parfois les inquiétudes, qu’il peut susciter, à interpréter les détails des illustrations aux belles transparences (par exemple en s’attachant à la mère et à la petite sœur du narrateur, qui n’existent que par elles), voire à évoquer avec eux le travail des enfants, vous ne le regretterez assurément pas !