Le permis d’être un enfant

Le permis d’être un enfant
Auteur

Martin Page

Illustrateur

Ronan Badel

Editeur

Gallimard Jeunesse – 2019

Astor est un enfant rêveur, qui aime dessiner ses légumes préférés dans son carnet. Un jour, il est convoqué par la Commission de l’enfance : il ne fait pas un enfant très convaincant et risque de perdre son permis. À moins de passer une série d’examens… Test des bonbons, test du ballon ou des chatouilles, Astor se plie aux épreuves imposées par la Commission… sans grand succès.

Mots clés : initiation, éducation

Présentation

Astor est un petit garçon rêveur qui aime dessiner et s’occuper du potager où il fait pousser des courges. Un jour, il a la surprise d’être convoqué par la Commission de l’enfance, qui s’étonne de son comportement et veut le tester afin de vérifier s’il mérite son permis d’être un enfant. Le voici donc devant un professeur bizarre qui lui enjoint de se goinfrer de bonbons, de taper sur des casseroles, de s’installer devant des jeux vidéo et même de rire sous les chatouilles. Astor veut bien manger un bonbon, mais pas plus, et les activités qu’on lui propose l’ennuient. Il préfèrerait retourner dans son potager. La commission unanime décide donc de lui retirer son permis d’être un enfant, et de lui interdire désormais bonbons et desserts. Astor est un peu inquiet : qui est-il s’il n’est plus en enfant ? Heureusement, ses parents le rassurent. Ils l’aiment comme il est et il pourra toujours manger des bonbons, en cachette. Astor sera un enfant – en tout cas un enfant tel que les autres veulent le voir – en secret, quand il le voudra. Peut-être d’ailleurs n’est-il pas le seul à être comme lui ?…

Analyse et pistes de lecture

L’enfance est-elle un état ou une étape ? et si c’est un état, ou un statut, ou même une période de l’existence, qui décide de ce que doit être un enfant, de ce qu’il est censé faire, ressentir et aimer ? Telles sont les questions fort profondes que pose habilement et sans lourdeur ce bel album, qui fait montre d’un goût pour l’absurde séduisant,et finalement assez rare en littérature jeunesse d’expression française, nous semble-t-il. Il est vrai qu’on est ici plus proche de Saint-Exupéry et des rencontres du Petit Prince avec le businessman, l’allumeur de réverbère ou le géographe que des énigmes logiques de Lewis Carroll, mais la situation de départ, la convocation d’Astor, enfant rêveur, dessinateur et amateur de cucurbitacées, devant une Commission de l’enfance chargée de décider s’il a le droit de conserver son « permis d’être un enfant », reste une belle trouvaille, dont les potentialités sont fort bien exploitées.

Bien sûr, les trois membres de cette mystérieuse commission, qui portent cravate, moustache ou chapeau – très Elisabeth II, le chapeau ! –, sont tout ce qu’il y a de plus austères, acariâtres, ergoteurs et donc inquiétants ; ils s’appuient sur des décrets inconnus (« Il y a un permis pour être un enfant ? demande Astor. – Il y a un permis pour tout » répond la commission) et sur des dossiers qui semblent manifester une surveillance constante des enfants ainsi qu’un contrôle de leurs goûts ou de leurs loisirs (« Tu aimes des choses que tu devrais détester, comme les légumes. »). Il sera donc possible de s’interroger avec les enfants sur l’existence sous-entendue d’une sorte de « police » de l’enfance qui alimente ces dossiers, ce qui ne laisse pas d’être alarmant et qui, pour des adultes, peut évoquer des périodes sombres de l’Histoire.

La deuxième partie de l’expérience d’Astor dans les bâtiments de cette étrange commission, le passage dans la salle d’examen où il va subir un certain nombre de tests plus ou moins loufoques, va quant à elle permettre au lecteur d’identifier ce que devrait être un enfant pour les membres de la dite Commission de l’enfance, et plus généralement, pour certains adultes. On ne sera donc pas surpris de trouver à ce moment du récit les critiques les plus vives des auteurs concernant un modèle d’enfant univoque, fruit d’une éducation stéréotypées’appuyant sur la construction par la société de loisirs prescrits et de goûts imposés.

Composées de deux épreuves à la fois racontées et illustrées (manger un maximum de bonbons et se faire chatouiller) et de sept uniquement illustrées (faire de la balançoire, jouer au foot, casser des verres avec des balles, faire du bruit avec des casseroles, jouer aux jeux vidéo, faire du tricycle) les épreuves laissent discerner quatre principales « dénonciations » : presque toutes tournent autour de l’activité physique, sur un mode exclusif et genré (ici masculin : le foot, le vélo, la balançoire, les balles) sans qu’aucune ne propose d’activité intellectuelle (sauf à considérer que c’est le cas pour le jeu vidéo) ; plusieurs s’appuient sur la consommation (de bonbons, de jeux vidéo), et même, pour ce qui concerne les bonbons, sur une consommation effrénée, comme pour affirmer le bien-fondé de la toute-puissance du désir enfantin (« Manges-en plus, petit sacripant. Ils sont délicieux ! Ils sont pétillants, bourrés de colorants et de sucre ! » dit le professeur, enseveli sous une montagne de bonbons) ; les enfants seraient donc dans l’excès et, pour les garçons, animés par des pulsions brutales ou destructrices que les jeux doivent développer (faire un bruit assourdissant, casser des verres, jouer à des jeux vidéo guerriers) ; enfin, leurs rires ne peuvent venir que d’éléments ou de situationsfactices (les cotillons et les langues de belle-mère, les chatouilles). On en déduira ainsi que la Commission de l’enfance valide – ou impose – un modèle éducatif unique, normatif et stéréotypé, basé sur des archétype genrés construits par notre société au travers de jeux et de postures qu’elle valorise, et sur la consommation sans retenue de produits destinés à développer le désir et/ou les pulsions agressives. Rien que ça, mais tout ça !

On ne cherchera évidemment pas à démontrer cela aux enfants – à Dieu ne plaise ! – mais il semble possible de réfléchir avec eux sur ces points, d’autant que, fort heureusement, le récit propose avec son héros Astor un « contre-modèle »,pratiquant une forme de résistance à la fois passive et active.

Fort heureusement, parce quele récit, tel que nous l’avons analysé jusque-là, comporte à l’évidenceun risque : celui de générer de l’angoisse. Il y a bien sûr quelque chose de kafkaïen dans cette confrontation d’un personnage candide avec une instance coercitive, incompréhensible et néanmoins menaçante, comme le montre la réaction finale du professeur (« Ah, tu ne veux pas rire, petit vaurien ? Alors je suis sûr que maintenant tu vas pleurer ! ») ; il y a somme toute quelque chose d’effrayant dans le déni d’identité que subit Astor, qui n’a plus de droit d’être ce qu’il est pourtant, un enfant, mais n’est pas encore un adulte, ce que marque clairement sa question, à proprement parler existentielle : « Je suis quoi, alors ? » (Quoi, et non qui…).Il est donc important que le texte comme les images concourent à atténuer systématiquement cette inquiétude, et c’est ce qu’ils font, de plusieurs façons.

D’abord, en rendant les membres de la commission plus ridicules que méchants. Avec leurs airs de bureaucrates bornés du XXe siècle – costume trois pièces, chapeau à fleur – ou de professeur Tournesol, avec leurs gesticulations – très bien rendues par Ronan Badel – et leur façon d’agiter frénétiquement de petits jouets, ils se révèlent, comme le souligne le texte à propos du professeur, « sévère(s) et ridicule(s) à la fois », et passablement grotesques.

Ensuite, en donnant à Astor une personnalité à la fois rêveuse, résistance et résiliente. Le goût initial que lui donne l’auteur pour le dessin et la culture des courges doit probablement être entendu comme un plaidoyer pour la contemplation et un éloge de la lenteur. Astor est en quelque sorte prémuni naturellement contre les excès. Confronté à la sommation de manger plus de bonbons, il refuse car « il aime ça mais il n’en veut pas davantage ».Certes, il lui arrive d’avoir « l’impression d’être en faute » quand on met en doute son identité, mais dans la plupart des cas, il porte, ce qui est très bien rendu par les illustrations, un regard plus étonné qu’effrayé sur les bizarreries de ces adultes, regard là encore assez proche de celui du Petit Prince. Cependant, cette résistance plutôt passive ne l’empêche pas d’affirmer également une opposition délibérée aux injonctions du professeur – il s’échappe d’ailleurs de la salle d’examen de son propre chef –, et il sera possible de faire relever aux enfants des phrases comme : « Il n’aime pas qu’on lui donne des ordres » ou « Il n’aime pas passer des examens. Il veut faire ce qu’il veut, quand il veut ». Sa résilience est par ailleurs soutenue par des parents aimants, figures positives et rassurantes qui non seulement entourent Astor de leur affection mais qui proposent des réponses à ses inquiétudes. Les enfants seront probablement sensibles au fait que ce sont les parents qui ouvrent la voie à une restauration de l’identité, à travers deux propos presque paradoxaux méritant discussion : « Tu n’as pas besoin d’être quelque chose, car tu es Astor. Tu n’as pas besoin d’un permis pour ça. » (le père) et « Tu en mangeras (des bonbons) en cachette » (la mère, dont le conseil devrait surprendre plus d’un enfant…). De même, il sera probablement nécessaire d’échanger avec les enfants à propos des conclusions qu’en tire Astor : « il n’a pas besoin de prouver quoi que ce soit. Il est lui » ou : « J’aime bien être un enfant en secret. J’aime être un enfant quand j’en ai envie. » Comme le montre métaphoriquement la dernière illustration, il ne s’agit pas de refuser systématiquement les représentations sociétales de l’enfance et de ses goûts (l’activité physique, les bonbons, etc.), mais d’en être le maître et de jongler avec, en conservant son quant-à-soi (je suis moi !). Voilà qui devrait permettre de beaux débats « philosophiques » !

Enfin, il faut une nouvelle fois souligner l’importance des illustrations dans le processus d’adoucissement des inquiétudes existentielles que le texte pourrait générer. Avec un style proche de celui de Sempé ou de Serge Bloch, Ronan Badel excelle tout autant à donner à voir la grandiloquence architecturale des couloirs et de la salle de la Commission de l’enfance, le caractère labyrinthique des escaliers qui mènent à la salle d’examen, les délires technologiques de la machine à étudier les enfants ou le mur écrasant que longe Astor lorsqu’il rentre chez lui désolé que, du côté des forces résilientes, le magnifique potager chargé de courges d’Astor ou le petit escalier devant lequel il dessine et devant lequel la famille se tient tendrement serrée. Les couleurs pastel qui rehaussent les traits de plume noire,où le vert pâle domine, allègent également l’atmosphère dans les épisodes absurdes et mettent en valeur, par opposition, le cocon rassurant que proposent le jardin et la maison familiale. Les illustrations abondent en petits détails amusants ou en personnages muets qu’on pourra rechercher avec les enfants (les angelots des tableaux, les grilles, le chat, le singe mécanique). Les personnages sont très expressifs, on l’a souligné à propos du professeur et de ses acolytes, et on s’attache bien vite à Astor, présent dans toutes les doubles pages, à sa bouille ronde, à son corps maigrelet, à sa posture presque toujours verticale et à son pull rouge. On peut presque parler d’une « force tranquille » qui avance, malgré les vicissitudes.

Ce récit sensible et intelligent, et qui fait le pari de l’intelligence du lecteur, a donc de nombreux mérites : il permet à travers un texte accessible, dénué de tout lexique complexe, mais aussi à travers une intrigue linéaire simple mais riche en symboles, de proposer aux enfants des problématiques existentielles,éducatives et philosophiques profondes ; le duo particulièrement efficace que forment l’auteur et l’illustrateur met en scène des personnages et des actions absurdes ou paradoxales, voire inquiétantes, mais qui sont mises à distance par un humour bon enfant, dans une ambiance générale apaisée, et l’album, très résilient, présente des solutions – individuelles – aux problèmes qu’il pose ; le héros est certes différent des autres enfants mais il fait de cette différence une force dynamique, aidé en cela par des parents d’une grande bienveillance.

Peut-être est-ce là sa limite, ne proposer qu’une solution individuelle, dépendant complètement d’un contre-modèle parental qui peut seul sauver les enfants des archétypes que la société leur propose comme modèles. Cela reste une lecture vivement conseillée, pour tous les échanges qu’elle devrait permettre avec les enfants, qu’ils aient ou non leur permis de l’être !