Mon papy perce-neige

Mon papy perce-neige
Auteure

Betina Birkjær

Illustratrice

Anna Margrethe Kjærgaard

Editeur

Didier jeunesse – 2021

Bout-de-Chou adore son papy : il connait le nom des 123 fleurs qui poussent dans sa véranda ! Avec lui et mamie Gerda, Bout-de-Chou fait des puzzles, joue aux mots croisés, hume l’odeur du café… Mais un jour, papy Kay perd ses mots. Alors Bout-de-Chou les ramasse et les garde précieusement dans une boite…
Un bel album émouvant. Une partie des recettes est reversée à l’association France Alzheimer.

Mots-clés : grands-parents, maladie, émotions

Présentation générale

Papy Kay, mamie Gerda et Bout-de-Chou, leur petite fille, partagent de jolis moments de vie dans un intérieur doux et feutré. Bout-de-Chou aime regarder son grand-père s’occuper de ses fleurs dans sa serre. Elle aime également faire des mots croisés avec sa grand-mère surtout quand il s’agit de trouver des noms de fleurs que, immanquablement, papy Kay annonce en latin.

Mais un jour papy Kay n’arrive plus à trouver le nom d’une fleur pourtant simple, la rose. Il en rit tout d’abord. Mais force est de constater qu’il oublie de plus en plus. Il perd son sourire, se courbe de plus en plus. Inlassablement Bout-de-Chou le suit et ramasse au fur et à mesure les mots qu’il sème pour les collecter dans une boîte. Papy Kay devient confus, outre les mots il perd ses repères. Mamie Gerda s’agace quelque peu avant de prendre vraiment conscience du mal qui ronge son mari.

La fin de récit amène à un nouvel équilibre de vie. La résilience des personnages passe par la recherche de moments de bonheur, présents ou passés, à partager. Bout-de-Chou, Papy Kay et Mamy Gerda arrivent ainsi à retrouver une connivence, une intimité simple faite de respect et d’affection.

Un sujet difficile, délicat, décliné avec beaucoup de douceur et de tendresse. Un bel album simple, puissant et émouvant.

Analyse

 

Un sujet difficile

La quatrième de couverture indique explicitement le soutien des éditions Didier Jeunesse pour l’association « France Alzheimer et maladies apparentées » au travers de cet album. Dans un premier temps on pourrait penser que le livre soit plus particulièrement destiné aux lecteurs (et aux acheteurs) qui connaissent la maladie d’Alzheimer ou qui risquent d’y être confronté. On pourrait même craindre que de jeunes lecteurs soient peu motivés par cette histoire de vieillesse et de maladie.

Il nous semble cependant que l’émotion dégagée par l’album est perceptible quelles que soient les expériences des enfants. La maladie du grand-père est identifiée assez tôt dans le récit. Entre évolution des troubles, acceptation du diagnostic et dépendance croissante chacun doit trouver sa place, le malade et les accompagnants. Ce n’est pas chose facile et l’auteur n’hésite pas à aborder des points difficiles mais toujours avec sensibilité.

Les mots bien choisis animent les scènes de vie simplement. Les images placent le contexte dans une intimité qui parle à tous. Les relations entre les personnages, basées sur l’amour et le respect de l’autre, présentent la maladie comme un obstacle de vie, pas comme un drame. De plus le choix d’une narration en « je » du point de vue de Bout-de-Chou amène de la candeur au récit. La petite fille voit tout, elle comprend avec sa naïveté d’enfant sans gêne et sans jugement.

La bienveillance qui domine tout au long du récit apporte un sentiment de douceur et de tendresse. L’histoire est belle car elle raconte avant tout un lien d’amour indélébile entre une petite fille et ses grands-parents.

Les illustrations

Les illustrations sont prégnantes. Elles invitent le lecteur à se glisser dans le récit pour mieux comprendre ce qui se passe dans ce trio de personnages.

L’illustratrice dessine tous les personnages mais elle garde le point de vue de la petite fille, comme dans la narration. Elle donne le sentiment que Bout-de-Chou se dessine dans son histoire. L’image est parallèle au texte, elle raconte autant, parfois plus que le texte.

La composition des images changent au fil du récit. Les décors sont foisonnants et luxuriants dans les moments de gaieté. Les moments d’abattement sont marqués par le désordre, le vide ou encore des fleurs fanées.

Les couleurs aident à déterminer les ambiances. Les roses et les bleus sont mêlés quand tout va bien. Lorsque la tristesse s’installe les bleus s’affirment. Les couleurs gris-bleu et marron sont dominantes lors des périodes les plus dramatiques.

L’illustratrice s’appuie avec beaucoup de délicatesse sur les métaphores du texte pour illustrer la perte de mémoire. Les pertes de langage de papy Kay se concrétisent au travers des mots déposés dans le décor. Le premier mot perdu, le mot « Rose », se retrouve sous la table, à côté du crayon de papier qui sert à compléter les mots croisés. Bout-de-Chou, penchée sous la table, est la seule à le voir, comme le lecteur. Les autres mots sortent de papy Kay, tourbillonnent et se placent au hasard. Ils jonchent le sol de la maison mais aussi la neige quand papy Kay se perd dehors.

L’expression des personnages se lit surtout au travers de leur posture. Les visages sont représentés sobrement, seuls les tracés des yeux et de la bouche expriment une moue, une inquiétude ou une tristesse. Les attitudes donnent de nombreuses indications.

Papy Kay, un peu bossu, se courbe de plus en plus. Alors qu’il se tient debout au début, bien droit sur ses jambes, il est représenté ensuite assis, la tête dans les mains, les mains croisées, inactif, puis mou comme un pantin. Tout évoque l’évolution de sa maladie jusqu’à l’abattement et le désarroi.

Mamie Gerda passe du relâchement à l’extrême tension, du sourire du début à la posture fâchée, presque agressive, les mains sur les hanches quand elle ne supporte plus la situation. Elle est dessinée la main au niveau de la bouche pour montrer sa perplexité et sa prise de conscience du mal qui gagne. Sa façon d’enlacer son mari quand elle le retrouve est un indicateur fort du lien qui unit le couple. On la voit peu mais on voit bien ses différents états d’âme.

Bout-de-Chou quant à elle est en lien permanent avec ses grands-parents. Elle les regarde, les suit, les touche, les accompagne. Le moment le plus fort qui marque l’intensité de l’amour de cette famille est certainement la scène du retour sur le mariage où chacun s’enlace. Elle se défait rarement de sa boîte à mots qui lui permet de suivre son grand-père pour l’accompagner au mieux. A la dernière page de l’album le lecteur découvre le prénom « Kay » posé sous le fauteuil du papy. Rien n’est écrit au niveau du texte mais on imagine bien la perte d’identité qu’induit cet élément.

Les illustrations sont en symbiose avec le texte. Elles racontent l’histoire et elles donnent à s’émouvoir. Elles facilitent l’entrée dans le récit dans la mesure où elles présentent de façon explicite la situation en évitant tout sentiment d’angoisse. L’amour, la gaieté, la joie, la tristesse, un tout petit peu de colère sont convoquées dans les images mais il n’y a pas d’anxiété, juste de la mélancolie.

Les personnages

Des liens d’amour très forts existent entre les personnages. Ce n’est pas écrit explicitement mais de nombreux indicateurs permettent de l’affirmer.

Bout-de-Chou insiste sur le lien d’appartenance (« Mon papy », « Ma mamie »). Elle admire son grand-père et valorise ses qualités cognitives en en mettant en avant sa connaissance du nom des fleurs (« En latin. »). Elle le présente comme un homme cultivé, tolérant, drôle, patient qui n’hésite pas à plaisanter avec elle. Elle ne juge pas ses manques et n’a à cœur que de l’aider, en ramassant les mots, en le soignant, en le protégeant. Elle reste toujours à l’écoute de ses envies, même lorsqu’il ne la reconnaît plus. C’est même elle qui engage sa grand-mère à organiser un temps de réjouissance à trois après la crise. Bout-de-Chou représente l’image d’un accompagnant modèle, tolérant, jamais critique, agissant par amour pour soutenir et aider.

Papy Kay adore visiblement sa petite fille dénommée Bout-de-Chou en souvenir du lapin fétiche de son enfance. Il lui sourit, lui fait des clins d’œil. Il a envie qu’elle connaisse les mêmes joies que lui étant petit. Il est de connivence avec elle. Evidemment sa maladie le rend distant de tout, notamment dans sa relation avec sa famille. Le lecteur doit comprendre que ses longs silences ou ses réponses hors sujet reflètent une évolution de son état qui l’amène à perdre tout repère. Il perd la reconnaissance des personnes, des objets, il peut avoir des difficultés à exécuter certains gestes. Dans ces conditions sa relation aux autres devient totalement altérée.

La grand-mère intervient peu dans l’histoire mais elle reste importante car elle est le révélateur du drame qui se joue. Ses apparitions sont comme des ponctuations sur l’évolution de la maladie. Lorsque papy Kay perd son premier mot, mamy Gerda laisse entendre que la maladie a déjà été diagnostiquée (« -A ce train là, je ne vais bientôt plus me souvenir de mon prénom. – Ca ne va pas dégénérer à ce point, voyons, répond Mamie en redressant ses lunettes. »). Lorsque papy Kay devient maladroit, commence à confondre des objets, mamie Kay intervient de façon quelque peu abrupte (« Mais tu es devenu complètement toc-toc ma parole ? »), elle se fâche même. Lorsque papy Kay fugue dans la nuit elle exprime son manque de clairvoyance (« Pourquoi je ne m’en suis pas rendu compte plus tôt ? »). Elle accepte la situation à la fin du récit imaginant même avec sa petite fille un moyen de redonner le sourire à son mari. En fait mamie Gerda donne l’image de l’accompagnant qui a du mal à réaliser l’impact de la maladie. Elle sait mais elle ne souhaite pas voir. Confrontée à la terrible réalité elle est obligée de s’adapter.

Le déroulé

La chronologie du récit suit l’évolution de la maladie de papy Kay. La rupture d’équilibre dans le texte ne passe pas par la révélation de la maladie mais par une réflexion enfantine de Bout-ce-Chou qui joue sur les mots : « Je suis la seule à remarquer que Papy a perdu quelque chose. » Les situations de vie décrites ensuite pourraient sembler banales mais les dialogues indiquent des incompréhensions entre les deux adultes. La tension entre les grands-parents devient grandissante. Bout-de-Chou, dans sa narration, garde toujours un ton neutre, du début jusqu’à la fin. Elle continue de décrire les retrouvailles et le retour à la maison sans jamais prendre parti si ce n’est en préparant une surprise à son grand-père.

Le texte n’indique aucun espace de vie particulier si ce n’est la véranda pour les fleurs. C’est donc les illustrations qui suggèrent au lecteur quatre espaces distincts : la véranda, la salle de vie, le coin salon et l’extérieur. Chaque espace entre dans une symbolique forte en lien avec le récit. La véranda donne à voir la déchéance de papy Kay qui ne s’occupe plus de ses fleurs. La salle de vie porte bien son nom avec sa grande table et sa nappe rouge, elle représente la vie d’avant. Le salon, son canapé et sa table basse suggère la période de déséquilibre. Enfin l’extérieur avec tous les mots déposés dans la neige indique l’intensité de la perte de mémoire de papy Kay. On pourra remarquer que la période de résilience entraîne les personnages dans de nouveaux espaces domestiques, différents, habillés de plantes, de livres ou de rideaux.

Le temps du récit suit presque les saisons. En été les personnages jouaient. A l’automne « les arbres perdent leurs feuilles, Papy perd de plus en plus de mots. ». L’hiver marque la fin d’une période faste : « A l’arrivée de l’hiver Papy n’a plus envie de rien. » De jolies métaphores parcourent le texte. On peut noter par exemple le vent qui emporte les traces de pas de papy Kay mais pas les mots qui restent inscrits.

Pour aller plus loin

Cet album nous a tout de suite fait penser à un album que nous avions beaucoup apprécié lors de sa parution, Madame Cerise et le trésor des pies voleuses de Sandra Poirot Cherif, Editions Rue du monde, 2014

La fondation Alzheimer s’est interrogée sur les meilleures façons de parler de cette maladie aux enfants. Le site de la fondation propose des explications pédagogiques, des jeux de questions-réponse. Une brochure Alzheimer  est disponible en ligne

 

Septembre 2021