Un autre rivage

Un autre rivage
Autrice / illustratrice

Cholé Alméras

Editeur

Gallimard Jeunesse – 2022

Dans notre village, la mer est montée et a tout englouti. Alors, nous nous sommes préparés pour le grand départ.

Un album touchant qui aborde l’exil et l’hospitalité par le biais de l’imaginaire, parce que la Terre est la maison des Hommes.

Mots-clés : solidarité, famille, fratrie, île, mer, nature

Présentation générale

La mer engloutit tout un village. Les habitants pour survivre doivent embarquer sur leurs petites barques-écorces et prendre le chemin de l’exil. Ils sont repoussés par les gardiens des mers qui interdisent l’accès à leurs îles. Les palais des Rois invisibles ne leur ouvrent pas leur porte non plus. La mer finit par submerger tous les petits bateaux sauf un, où tous les habitants du village trouvent un fragile refuge. Heureusement, un grand oiseau blanc finit par tous les sauver en les emportant sur son dos. Il les dépose sur une île où ils vont enfin être accueillis à bras ouverts et où ils vont pouvoir se construire une nouvelle vie proche de la nature. Dans ce grand jardin paradisiaque, tous les habitants, anciens et nouveaux, vivront heureux et solidaires. La vie pourra de nouveau s’y enraciner.

Notre avis

Cela pourrait être un album dramatique, un livre douloureux sur l’exil, l’errance menacée, le refus d’hospitalité, la difficile intégration dans un ailleurs hostile.Il n’en est rien. Le parti pris de l’autrice pour traiter ce sujet hélas brûlant d’actualité n’est pas le réalisme.

La jeune narratrice n’est pas nommée. Ses parents le sont, Ouma et Joroun. La petite sœur aussi, Eda. A l’arrivée, il y aura le vieux Plumbleu qui transmet ses savoirs. Et Aed, le nouvel ami. Prénoms à consonnance certes exotique mais aucune situation géographique ou ethnique n’est précisément donnée. Les gens du village ont la peau marron ou blanche. La narratrice est noire comme sa maman, la petite sœur est blanche comme le père. Cette mixité symbolique est un premier message : quelle que soit notre origine, nous pouvons tous être concernés un jour par la nécessité de l’exode. Dès le début aussi, nous sommes au cœur d’une humanité d’heureux métissages.

La petite fille raconte ce qui est arrivé à sa famille, une famille aimante, rassurante, pleine d’espoir et d’une certaine sérénité, malgré la situation et le déracinement. Mais le regard est en fait beaucoup plus large. Le sort de cette famille est intimement lié à celui de tous les habitants du village, de tout le groupe au sein duquel règnent la solidarité et l’entraide. Les dessins en sont les témoins : peu de plans rapprochés sur la famille de la narratrice, multitude de petits personnages miniatures qui donne la mesure de l’importance du collectif, du « tous ensemble ». Y compris sur la dernière image de la nouvelle terre.

Bien sûr, plusieurs aspects de l’histoire s’appuient sur du réel et un réel complètement contemporain : la catastrophe climatique et l’inquiétante montée des océans, qui ne laissent d’autre choix que l’exil et la migration ; la fermeture des frontières dans certains pays ; le refus d’accueillir des hommes, des femmes et des enfants qui ont tout perdu et qui doivent tenter de tout reconstruire loin de chez eux ; la nécessité de repenser notre rapport à la nature, aux végétaux, aux animaux, pour inventer un avenir vivable et durable ; la nécessité pour cela de s’appuyer sur le collectif. Tout cela est réel et aurait pu être dit de manière réaliste voire « documentaire ». Chloé Almérias a fait un choix complètement autre. Grâce au pouvoir de l’imaginaire et du symbolique, elle fait d’un récit d’exil un voyage presque merveilleux. Il n’y a pas ou peu de peur exprimée. Seulement un peu de gravité au début. Les bateaux sont de petits cocons colorés où l’on se pelotonne les uns contre les autres pour dormir. On y rêve, on y raconte des histoires pour faire passer le temps. La mer n’est pas précisément présentée comme dangereuse. On imagine tous les beaux poissons qui vivent sous les bateaux. Ceux-ci sont parfois attachés les uns aux autres pour permettre les repas, certes maigres mais partagés. On peut être à bout de forces mais il y a à chaque fois un papa qui vient border les grandes couvertures et si la petite sœur tient la corde qui attache le bateau à un rocher pour la nuit, tout le monde s’y endort paisiblement malgré tout dans une douceur indéniable. Certes des Rois invisibles ferment la porte de leurs palais ; les gardiens de la mer, sorte de géants interchangeables armés d’un bâton noir dissuasif, interdisent l’entrée sur leurs îles et leur masque noir leur retire toute humanité. Certes la mer continue de monter et tous les villageois solidaires se retrouvent sur le même bateau, perdant au fond de l’eau leurs derniers biens, les beaux tissus colorés dans lesquels ils se tenaient chaud. Mais on ne ressent ni terreur ni atmosphère dramatique. Plutôt de la douceur, de l’espoir, de l’amour, la certitude que tout cela ne peut que bien se terminer. Une sérénité certaine est à venir. Nous sommes résolument dans le conte, dans la fable, le symbolique, dans un récit que l’on pourrait presque qualifier de biblique : l’inondation (le déluge ?), la colombe qui sauve, les sept bateaux, la renaissance finale. Et puis le jardin d’Eden où l’on peut vivre dans une sorte de paradis de l’auto-suffisance. On peut le voir aussi comme l’avènement d’une démocratie utopique qui s’opposerait à l’invisibilité des Rois. Une terre auto-gérée, un retour à la nature, à des origines sublimées. Voire au bout du compte, une solution de survie face aux bouleversements climatiques et à l’épuisement des ressources de la planète, qui rejoint certaines réflexions contemporaines.

Ce choix de la légèreté, de la douceur sans jamais appuyer sur le côté traumatisant de l’exil se retrouve dans les illustrations souvent miniatures, nous l’avons dit, très colorées, très graphiques. Même les moments de tension (l’engloutissement du village, le naufrage des bateaux, les refus d’accueillir) sont dessinés sans agressivité et en mettant l’accent sur la protection familiale, l’entraide du groupe, la chaleur humaine. Rien dans les dessins ne fait vraiment peur. On note la variété des plans, la richesse des cadrages, le travail d’opposition entre grand et petit, la rondeur rassurante et la présence de tout ce qui relie solidement. Quelque chose d’important aussi, c’est l’omniprésence du végétal dès lors qu’on se place du côté de l’humain : les bateaux-écorces sont décorés de feuillages tous différents, on se partage graines et fruits aux repas. Les habitants de l’île d’accueil ont tous des plantes dans les cheveux et c’est le premier cadeau qu’ils feront aux nouveaux arrivants. Chacun va cultiver là-bas les beaux fruits de l’île et de grands arbres vont s’enraciner solidement auprès des maisons. La dernière image de cette île est presque entièrement colorée de vert. Il n’y a que là où des gardes sans visage humain les ont refoulés que le sol est d’une totale et froide aridité : ces êtres-là ne sont pas du côté de la vie. La petite narratrice, elle, dépose sur la mer des pépins d’orange pour les oiseaux qu’elle « croit » voir. C’est ainsi que lorsque les beaux tissus exotiques sombrent au fond de l’océan et que tout semble perdu, on voit arriver très loin à l’horizon l’oiseau blanc qui va sauver tout le monde. Une colombe de la paix, certainement.

En exergue du livre, l’autrice écrit : La Terre est la maison des hommes. Les images sont insoutenables. Des humains échoués sur le sable. Il fallait que j’écrive, mais les mots sont restés muets, au tout début. Mon crayon a su se frayer un chemin sur le papier grâce au dessin. Je commençais « Un autre rivage ».

C’est donc bien la tendresse de ces dessins qui, par l’imaginaire, va nous faire deviner l’insoutenable sans jamais le décrire et ainsi, nous consoler du pire. Avec cet album, le jeune lecteur pourra aborder le thème de l’exil sans angoisse, comme un conte porteur d’espoir et de foi en l’homme. Quant au lecteur adulte, il se prendra peut-être à rêver qu’un jour cet idéal de l’accueil deviendra réalité ?

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