Peuple de plumes
| Auteure | Adèle Tariel |
|---|---|
| Illustrateur | Jérôme Peyrat |
| Editeur | Père Fouettard – 2025 |
A l’abri dans son palais suspendu, Gloria aime regarder les alentours avec son télescope. Un jour, elle aperçoit quelqu’un, tout en bas. Elle ne savait pas que des gens vivaient au sol. Trop de pollution, trop de brouillard là-bas. Mais le garçon qu’elle observe n’est pas comme elle : il a des plumes et un bec.
Mots-clés : amitié, différence, domination-pouvoir, émotions, liberté, nature-écologie
Présentation générale
Roman graphique, bande dessinée dystopique (qui finit bien…), Peuple de plumes, s’écrit en trois actes et sur plusieurs années.
Acte 1 : Dans le monde d’en bas, les habitants ont des têtes d’oiseaux. Le petit Swan, ravi, reçoit un cerf-volant en cadeau d’anniversaire, il adore le faire voler et cela le laisse songeur. Une rumeur dit qu’autrefois tous les oiseaux aussi pouvaient voler…Dans le monde d’en haut qui flotte dans le ciel et où l’air est encore pur, une petite fille, Gloria, observe ce qui se passe en-dessous. Elle voit Swan et son cerf-volant mais quand elle demande à sa mère si elle peut descendre le voir de près, c’est une fin de non-recevoir : Pas question, là-bas c’est trop dangereux. Ce sont des brutes (…) Cette discussion est terminée, Gloria. Mais Gloria est têtue. Elle s’échappe plusieurs fois, descend en funiculaire, se fait arrêter par la police mais ne renonce pas. Elle devient l’amie de Swan et de sa famille qui l’accueille avec gentillesse. En semble, ils réfléchissent à cette soi-disant légende du vol des oiseaux. En interrogeant sa grand-mère qui lui raconte les migrations d’autrefois, Swan apprend qu’à cause des hommes qui ont pollué la planète avec leurs usines, les oiseaux ont cessé de pouvoir voler. Ils ont été contraints de s’adapter, de vivre là où l’air est le plus lourd et de travailler dans les usines dirigées par les hommes. Gloria, mise au courant, tente en vain de convaincre sa mère qui est membre du « Conseil d’en haut » de reconsidérer le Peuple de plumes, constitué comme eux d’êtres sensibles et de prendre exemple sur leur mode de vie. Un jour qu’avec Swan ils sont traqués par la police, ils sont mis à l’abri dans une grotte par un jeune homme noir, Anton, qui travaille dans les usines. Dans cet espace dévasté par la chaleur et la pollution, de rares animaux sauvages vivent encore. Gloria prend conscience de tout cela.
Alors que le monde d’en haut se fissure et que les catastrophes se multiplient, la petite fille finit par convaincre ses parents de rencontrer ces créatures à plumes qui ont d’après elle beaucoup à leur apprendre en matière d’adaptation et de protection. Les oiseaux expliquent le don qu’ils ont gardé de pressentir les tempêtes. Ils montrent avec quels matériaux adaptés ils construisent leurs maisons. A son tour, la mère de Gloria essaie de convaincre les membres du Conseil mais c’est une nouvelle fois peine perdue, rien pour eux ne vaut leurs meilleurs ingénieurs.
C’est alors que dans les usines de la zone 2 des émeutes éclatent, commanditées par le président du Conseil, pour semer la panique et créer des conflits. On reproche aux oiseaux de vouloir prendre la place des autres ouvriers, les maisons sont brûlées. Il faut tout reconstruire. Quand Gloria tente alors de rejoindre Swan, il la chasse violemment : C’est à cause de toi tout ça ! Regarde ce que les humains ont fait. Tu n’es plus la bienvenue ici. Va-t’en, je te dis !
Acte 2, quatre ans plus tard : Gloria siège désormais au Conseil des Sages après la mort de sa mère. Elle écrit à Swan que son combat est de rapprocher leurs deux peuples et de se battre pour leurs droits. Au Conseil, personne ne l’écoute. Tous les hommes sont persuadés que la solution à l’érosion de leur monde est dans le progrès technologique : Creusons une ville-puits où nous serons à l’abri ! Des pluies diluviennes ruinent leurs projets, Gloria reprend le micro : Nous sommes déconnectés de la terre et la terre se venge. Seul le Peuple de plumes a su l’écouter. Swann, réconcilié, est enfin accueilli dans le monde d’en haut et le conseil des sages n’a plus d’autre choix que de l’écouter : Je promets de faire tout mon possible pour protéger l’ensemble de l’huma…des êtres vivants sur cette terre… Une ville écologique et respectueuse de l’environnement est construite sur ses conseils. Tout le monde peut y vivre ensemble, tous les humains et les oiseaux.
Acte 3, bien des années plus tard : Le dernier acte est très court. Gloria, Swan et Anton se retrouvent assis sur un banc devant un bac à sable où jouent ensemble un humain et un oiseau. Au Conseil le peuple de plumes occupe désormais la moitié des places. Tout a changé. Plus de ségrégation, plus de pollution, la nature est respectée et le monde est sauvé. Il reste à Swan à réaliser son rêve. Sur une falaise, face à la mer, il abandonne ses vêtements humains et s’élance. Il est redevenu un oiseau en plein vol.
Nos commentaires
Adèle Tariel dans Peuple de plumes imagine un monde futur en situation d’urgence où toute vie est appelée à disparaitre si les hommes continuent à détruire la planète et à compter sur la technologie pour continuer à en tirer profit. Sans l’ombre d’un état d’âme. Ce qui n’est pas bien loin de nos enjeux contemporains…Comme dans certains romans de science-fiction pour adultes comme Les furtifs de Damasio, la vie dans cet univers futur n’est pas la même pour tous. Il y a le monde d’en haut, la zone 1, habité par des humains blancs, certainement riches, qui se sont protégés de la pollution et du réchauffement climatique en s’installant dans une sorte de cité céleste. Les humains pauvres, comme Anton, vivent dans le monde d’en bas, en zone 2 ou 3, où il se font exploiter à moindre coût. Comme le Peuple de plumes, ces oiseaux anthropomorphiques si « différents » qu’ils en sont inquiétants : Là-bas c’est trop dangereux, ce sont des brutes. On ne peut pas parler de gens. Ils ne sont pas humains, ils n’ont rien à voir avec nous. Ils ont dû s’adapter à leur nouvelle vie privée de l’air respirable qui leur permettait autrefois de voler.
C’est une histoire d’amitié, entre une humaine et un oiseau qui vont s’enrichir de leurs différences. Une histoire de coopération finale entre deux mondes où ceux d’en haut à un moment n’ont plus d’autre choix que de s’ouvrir aux solutions beaucoup plus écologiques de ce Peuple de plumes qu’ils méprisaient à tort. C’est un livre sur l’urgence écologique, on l’aura compris. Anton l’explique quand il cache Gloria et Swan en lisière de la zone 2 où survivent péniblement quelques animaux sauvages : Je ne sais pas s’ils existeront encore dans dix ans, y a presque plus de plantes. C’est l’enfer en bas ! C’est devenu un four depuis qu’ils ont rasé les dernières forêts. C’est invivable.
C’est un livre sur la nécessité d’une vigilance et d’une résistance, d’une réflexion collective pour peut-être sauver la planète. C’est une fable politique également qui parle de racisme, de préjugés, d’exploitation des plus pauvres et du vivant en règle générale. Il faudra vraiment que le monde d’en haut soit menacé de disparition pour que ces technocrates qui se croyaient supérieurs se décident à réagir, à écouter les oiseaux et à prendre les bonnes décisions avec eux.
L’album fait plus de soixante-dix pages, il est accessible à des lecteurs de niveau CM2-6ème qui pourront réfléchir au parallèle à établir avec les problématiques du monde actuel. Il suscitera peut-être des vocations de jeunes militants pour l’écologie ! La fin est belle et optimiste. Le livre est quand même destiné à des enfants…Cette fin est également pleine de poésie puisqu’elle ouvre sur un monde sauvé de la destruction, où humains et non-humains vivent en bonne intelligence et en paix, où la végétation a repris ses droits et le climat s’est radouci. Il a fallu des années pour cela. Le dernier dessin, sans texte, a une forte dimension symbolique : les vêtements humains de Swan gisent au sol. La mer et le ciel s’ouvrent au vol de l’oiseau redevenu libre. Tout est revenu à sa juste place, les humains sur terre, les oiseaux dans un ciel redevenu pur et respirable.
L’histoire est touchante.
L’autrice, Adèle Tariel, est une habituée des sujets sociétaux : l’égalité hommes/femmes, la société de consommation, les sujets d’actualité…Sur notre site, on trouvera l’interview qu’elle nous avait accordée en 2021 au sujet de son livre Grand Blanc qui a lui aussi été illustré par Jérôme Peyrat.
Les illustrations de Peuple de plumes sont d’une belle harmonie de couleurs, la même tout le long du livre : rose, violet, gris, un vert tirant vers le bleu…Ces couleurs restent douces même quand le récit ne l’est pas. Le rose tire à peine vers le rouge lors des émeutes, le noir donne de temps en temps la marque de la menace, de la rigidité policière. Mais l’ensemble reste dans une unité chromatique plutôt pastel alors que l’histoire ne l’est pas. Sauf à la fin. La différence entre le monde d’en haut et la zone où vivent les hommes-oiseaux n’est même pas très marquée (sauf pendant la période des émeutes ouvrières au sein des usines) car la famille de Swan est bien plus chaleureuse que celle de Gloria. Les dessins de la cité flottante sont très beaux, très fins, nous pourrions être dans un récit merveilleux. Sauf que la ville des oiseaux, construite écologiquement, avec des matériaux végétaux de récupération, ses formes de maisons arrondies pour résister aux tempêtes, parait au bout du compte bien plus « respirable ». En fin de livre, on nous propose de jeter un coup d’œil sur les esquisses préalables aux dessins définitifs du livre et sur le travail de l’illustrateur. Cela intéressera certainement les jeunes lecteurs.
Voilà donc un album tout à fait inscrit dans les problématiques contemporaines qui soulèvera forcément des pistes de discussion et de réflexion. Le sujet est grave et pourrait être désespérant. Mais l’histoire reste une belle histoire d’amitié, un beau portrait de petite fille volontaire et audacieuse qui ose désobéir et bousculer le monde des adultes quand la cause lui parait essentielle, qu’elle est devenue une question de vie et de mort. Elle s’ouvre sur une fin optimiste, chaleureuse, porteuse d’espoir et de paix.
Les combats importants se gagnent.
Et la jeunesse y a son rôle à jouer !