La sorcière aux yeux de lune
| Auteurs | Myriam Dahman – Nicolas Digard |
|---|---|
| Illustratrice | Julia Sarda |
| Editeur | Gallimard jeunesse – 2025 |
Découvrez le nouveau chef-d’œuvre des créateurs du Talisman du loup et Leina et le Seigneur des Amanites, célébrant la sincérité et le pouvoir de l’amitié.
Loin, très loin au sud, se trouvait une île froide et isolée. Une sorcière redoutée de tous y vivait : ses yeux pouvaient voir la vérité, même dans les âmes les plus secrètes. Mais un jour, une voyageuse se présenta à sa porte. Son maître, le redoutable Baldassare Encre Noire, convoquait la sorcière, désireux d’exploiter son pouvoir unique.
Mots-clés : domination-pouvoir, liberté, pirate, sorcière
Présentation générale
LA CHEVECHE est considérée comme une sorcière. Son pouvoir de déceler la vérité en toute circonstance suscite la crainte car « la vérité est rarement agréable à entendre ». Elle reçoit peu de monde et la solitude lui pèse. L’arrivée de Noor, la voyageuse, est plutôt une bonne surprise mais le message transmis est inquiétant. Une convocation de Baldassare Encre Noire dans l’antre du Peuple de la Mer est sans aucun doute signe de danger.
Noor est trempée, fragile, frigorifiée. La Chevêche a du cœur, elle ne peut pas la laisser dans cet état. Elle l’invite à se réchauffer auprès du feu, elle lui offre du thé. Surtout elle écoute son histoire : Baldassare Encre Noire a sauvé Noor lors d’un naufrage ; en échange il séquestre son cœur qu’il ne rendra qu’au bout de 100 ans de servitude. Noor ne se plaint pas, elle affirme que des sorts plus terribles existent. La Chevêche croit en sa sincérité mais elle n’est pas dupe, « Noor se mentait à elle-même ». Les deux femmes passent du temps ensemble, se racontant des histoires, des contes. Elles se lient d’amitié. Mais Noor doit repartir avec la marée pour ne pas mourir. Alors, avant de s’en aller, elle laisse à La Chevêche le collier à porter ainsi que la formule magique à dire pour rejoindre le peuple de la mer. La Chevêche peut choisir de s’y rendre ou de rester chez elle. Le lendemain matin sa décision est prise. Elle va aller à la rencontre de Baldassare non pas par obéissance mais pour secourir sa nouvelle amie. Elle s’engage donc dans les flots et se laisse avaler par la mer.
Le monde dans lequel elle pénètre est assez étrange. Tout est gris-vert, terne, assez morbide. Elle progresse au milieu d’une forêt d’algues, elle croise des anémones géantes, elle s’engage dans un labyrinthe de corail et arrive enfin dans l’antre de Baldassare Encre Noire, un gigantesque poulpe. Les acolytes du mollusque sont des personnages hybrides, des femmes à têtes de poisson, des hommes avec une barbe de corail… La pieuvre, installée sur un trône, serre un coffret en argent qui contient le cœur de Noor. Noor, elle, est recroquevillée sur elle-même, effrayée par la situation. L’ambiance est pesante, anxiogène.
Baldassar Encre Noire annonce directement ses intentions. Il veut bénéficier des dons de la sorcière pour affermir son pouvoir. La Chevêche ne se laisse pas impressionner. Elle répond qu’elle n’a nullement l’intention d’accepter. En revanche elle souhaite, elle, qu’il libère Noor. S’ensuit une proposition de pari pour départager les deux parties : deux papiers pliés seront glissés dans un chapeau, l’un portera l’inscription « VIE », l’autre « MORT » ; la sorcière devra tirer le papier « VIE » pour sauver son amie sinon elle restera au service du monstre pendant cent ans. La Chevêche accepte à la condition que Baldassare jure devant toute sa cour de respecter l’issue du pari quelle qu’elle soit. Il s’exécute.
Evidemment, Baldassare triche et met deux papiers « MORT » pour être assuré de gagner. Mais la sorcière est maline. Elle tire un papier et l’avale immédiatement expliquant à tous que le papier restant indique tout autant le résultat du pari. C’est donc le mot « MORT » que lit Badassare quand il prend le deuxième papier, indiquant, selon toute logique, que La Chevêche a ingurgité le papier « VIE » et qu’elle a gagné sa liberté et celle de Noor. Le poulpe est pris à son propre piège. Il est obligé d’accepter sa défaite car il a prêté serment devant son équipage et il ne peut se dédire. La Chevêche comprend qu’elle ne sera plus jamais seule, « sa solitude venait de s’achever ».
Les deux jeunes femmes quittent les fonds sous-marins pour une nouvelle vie. Il ne reste qu’un collier et un coffret dans l’ancienne demeure de la sorcière. Nul ne sait où se trouvent les deux amies mais il semble bien qu’elles soient maintenant heureuses.
Nos commentaires
La sorcière aux yeux de lune est le troisième opus d’une série éditée chez Gallimard Jeunesse. Myriam Dahman, Nicolas Digard et Julia Sarda nous avaient déjà offert deux très beaux albums : Le talisman du loup et Leina et Le seigneur des amanites. Ils complètent cette collection éditoriale avec une nouvelle histoire aussi réussie que les précédentes.
Myriam Dahman, interviewée par la librairie Mollat, présente le livre sur son blog. Elle explique que « la graine de départ » est une phrase écrite dans Le talisman du loup qui raconte qu’une chouette « a volé si haut qu’elle a capturé deux éclats de lune dans chaque œil ». A partir de là les deux auteurs se sont interrogés sur l’histoire de ce personnage, ses pouvoirs, son devenir…Ils ont choisi de situer le récit dans le monde marin pour exploiter un nouvel univers et satisfaire la créativité de l’illustratrice, Julia Sarda. Et ils ont conservé leur format : une écriture à quatre mains d’un conte original qui ne soit ni un détournement ni une adaptation mais plutôt un récit merveilleux s’appuyant sur de nombreuses figures littéraires. C’est donc ainsi qu’est née La sorcière aux yeux de lune, dans une certaine continuité mais aussi dans un nouvel espace imaginaire singulier.
Les personnages possèdent les caractéristiques classiques d’un conte tout en apportant de la modernité dans les représentations. La Chevêche porte son surnom en référence à la Chevêche d’Athéna, un petit rapace nocturne, assez fréquent en France, dont les yeux sont dorés. Comme souvent dans les contes elle est définie essentiellement par la brillance de son regard qui laisse à penser qu’elle est sorcière. Mais l’est-elle vraiment ? Elle n’exerce aucun pouvoir merveilleux dans l’histoire. Elle est posée, réfléchie, courageuse et de toute évidence habile. Non seulement elle réussit à déjouer le piège tendu par Baldassare mais en plus elle arrive à faire respecter l’engagement moral du tricheur. Il semble que la peur qu’elle suscite ne soit pas liée au merveilleux mais plutôt à son intelligence. La sorcière aux yeux de lune est une héroïne forte, une femme qui n’a pas besoin de pouvoirs magiques pour combattre le mal (ou le mâle).
Noor, elle, est plus en retrait. Elle ne veut pas mourir. Elle accepte sa situation d’esclave malgré son infinie tristesse. Elle est assez passive, elle n’est que l’intermédiaire entre le maître du peuple de la mer et sa future amie. Mais son prénom signifie « lumière » en arabe. Il évoque une clarté, une lueur tant sur le plan physique que spirituel. En fait Noor est un personnage essentiel. C’est elle qui fait basculer la vie de la Chevêche en la faisant sortir de sa solitude, en apportant un sens à son existence. D’une certaine manière elle enflamme le cœur de la sorcière et elle lui permet de choisir son destin. Le thème de la délivrance, un classique des contes, est ici traité avec beaucoup de finesse. Il s’agit non seulement de libérer l’autre mais aussi de s’affranchir soi-même.
Le pari proposé par Baldassare était de toute évidence malhonnête. La Chevêche devait envisager rapidement une parade. Le fait d’avaler son papier pour ne laisser apparaître que la deuxième réponse est une ruse imparable qu’on peut retrouver dans d’autres contes, notamment dans un recueil de contes juifs (Debout sur un pied). Mais la principale difficulté consistait à faire plier Baldassare devant sa défaite. Le poulpe est un personnage dominant, cynique et fourbe. Il est l’archétype du méchant dans les contes. Il est capable de tout, de tricher, de mentir, d’abuser de sa force. La Chevêche anticipe en obligeant la pieuvre à prêter serment devant son équipage. Elle s’appuie d’une part sur l’orgueil du mollusque et d’autre part sur les principes incontournables du code de l’honneur de la marine. Le raisonnement est simple et l’issue du conte est claire, Baldassare a perdu. Par contre l’avenir de La Chevêche et de Noor s’ouvre sur de larges horizons comme le montre l’illustration des deux jeunes femmes souriantes s’envolant dans les airs.
Le passage sous les flots résonne comme une transition d’un monde à un autre. L’univers sous-marin ressemble à une espèce d’enfer, sombre et inquiétant, assimilable au monde des morts. La Chevêche, comme Orphée, risque sa vie quand elle descend sous la mer pour sauver son amie. Son adversaire, le poulpe incarne la puissance d’un dieu de l’océan, dangereux et inquiétant. Il nous rappelle le kraken, une créature fantastique issue des légendes scandinaves, ou le poulpe géant dans Vingt mille lieux sous les mers, ou encore Davy Jones le personnage du capitaine maudit du film Pirates des Caraïbes. Tout au long du récit le lecteur croise de nombreuses références aux mythes et aux légendes souvent réinventés. Ici le trésor enfermé dans le coffre en argent n’est pas constitué de pièces d’or mais d’un cœur qui bat. La sirène n’a pas une queue de poisson sur un tronc humain mais une tête de poisson-lion sur un corps de femme. La sorcière aux yeux de Lune est un conte dans lequel tout est interchangeable, modifiable. Cette façon de traiter le genre engendre une certaine curiosité mais aussi un certain trouble.
Les illustrations épousent parfaitement l’atmosphère du récit dans le style, dans la couleur, dans le choix des représentations. Julia Sarda a l’art de plonger le lecteur dans un merveilleux étrange, sombre et toujours très élégant. Elle utilise des codes identiques aux deux albums précédents tout en proposant une narration originale. Dans son interview Myriam Dahman évoque son envie de proposer un nouveau « terrain de jeu » pour l’illustratrice. Il semble en effet que le conte ait largement inspiré Julia Sarda. Le foisonnement des symboles de sorcellerie (chat noir, balai, crapaud, toiles d’araignée…) fait sourire tant il insiste sur la fonction présumée de La Chevêche. La vie sous-marine fourmille d’éléments comme des clins d’œil pour le lecteur. Les poissons nageant en bancs semblent plutôt abrutis, ils ne font que passer. Ceux qui regardent la Chevêche avaler son papier sont souriants, l’air un peu moqueur. Ce sont des spectateurs affranchis qui comprennent bien le sens du récit. Ces éléments sont ludiques et ne dénaturent pas du tout le caractère dramatique du conte. Le poulpe couleur rouge sang, énorme, avec des tentacules gigantesques est effrayant. Les personnages de la cour, dans leur déformation, dans leur rigidité, dans leur composition renvoient une impression de malaise, presque de mal-être. Les deux jeunes femmes, différentes l’une de l’autre, sont représentées avec beaucoup de finesse. Elles présentent une certaine distance par rapport au lecteur confirmant le monde imaginaire dans lequel elles vivent. En même temps elles expriment parfaitement la solitude, la tristesse, la volonté, l’attention qu’on porte à l’autre. Ce sont des personnages de conte emplis d’humanité.
La sorcière aux yeux de Lune est un très bel album. C’est un conte moderne, féministe, facile à lire et à comprendre dans lequel il est question de sororité voire d’amour. Les illustrations de Julia Sarda, reconnaissables dès la première de couverture, sont superbes.
Voilà une collection très prometteuse !