L’arrivée des Capybaras

L’arrivée des Capybaras
Auteur - Illustrateur

Alfredo Soderguit

Editeur

Didier Jeunesse – 2019

Les capybaras étaient nombreux.
Ils étaient poilus.
Ils étaient mouillés.
Ils étaient trop gros.
Il n’y avait pas de place pour eux.

La tranquillité d’une ferme est perturbée par l’arrivée de gros rongeurs inconnus jusqu’alors : les capybaras. Comme tous les animaux les rejettent, ils vivent dans les fossés, jusqu’au jour où les chasseurs débarquent avec de bien mauvais desseins. Les capybaras viennent alors en aide aux poules et aux poussins. L’histoire d’une amitié qui nait dans l’adversité.

Mots clés : fable, liberté, tolérance

Présentation

Dans une ferme apparemment tranquille vivent des poules et leurs poussins. Un jour, d’étranges animaux (les capybaras, rongeurs d’Amérique du Sud menant une vie semi-aquatique et faisant preuve d’une étonnante cohésion sociale),délogés de leur territoire par des chasseurs, surgissent par le marécage qui jouxte le poulailler. Comme personne ne les connaît et que personne ne les attend, ils sont immédiatement rejetés à l’eau par les gallinacés, qui édictent des règles draconiennes pour les empêcher de mettre une patte sur leur terrain. Mais un jeune capybara sauve d’une mort certaine un poussin avec lequel il avait créé des liens. Non seulement les deux groupes cohabitent alors en paix mais dès la période de chasse terminée, les capybaras emportent sur leur dos leurs nouveaux amis vers la liberté. Et les chasseurs, qui étaient également les fermiers, n’ont jamais compris pourquoi leur poulailler était vide à leur retour.

Analyse

Si le récit n’est pas à proprement parler original – il y a désormais de nombreux albums traitant de la peur des autres et mettant en scène des jeunes plus tolérants qui acceptent mieux que les adultes d’entrer en contact avec de nouveaux venus – il n’en reste pas moins indéniablement très réussi, notamment parce qu’il parvient à créer un rapport texte / images d’une très grande richesse.

Le texte lui-même est apparemment simple : bien qu’elles ne soient pas à la première personne, quelques courtes phrases suffisent à Alfredo Soderguit à rendre compte de la représentation du monde des poules et de leur intolérance (« Les capybaras étaient nombreux. Ils étaient poilus. Ils étaient mouillés. Ils étaient trop gros. Non ! Il n’y avait pas de place pour eux. »). Il sera d’ailleurs peut-être nécessaire de réfléchir avec les enfants sur ces assertions générales que semble asséner un texte sans narrateur bien défini maisqui, loin d’être objectives, ne reflètent en réalité que les opinions des poules (« Il était interdit de s’approcher des capybaras. Ils étaient sauvages »). Cette « narration subjective à la troisième personne » n’est en effet pas si simple à appréhender. Fort heureusement, les illustrations vont venir aider les jeunes lecteurs.

Les illustrations ont en effet une fonction fondamentale dans cet album et méritent qu’on s’y arrête, pour en souligner la qualité. Il s’agit d’illustrations très fines, en noir, gamme de gris et blanc crème, sur lesquelles Alfredo Soderguit a posé quelques rehauts de couleur (le rouge des crêtes de poules ou du toit du poulailler, rouge qui permet d’ailleurs de repérer celui-ci dans le coin gauche d’une double page présentant le territoire de chasse des fermiers et de se construire ainsi une image mentale de l’espace général du récit ; les bruns orangés chauds du pelage des capybaras ou, plus pâles, du chien de garde qui veut dévorer le poussin). Les silhouettes et les attitudes des animaux sont croquées avec beaucoup de souplesse et de dynamisme. Les regards surtout, utilisant le principe de la ligne claire et basés sur des pupilles rondes très noires dans lesquelles le lecteur peut projeter ses propres émotions, sont particulièrement frappants et expressifs (voir par exemple la belle double page (20-21) où le jeune capybara et le poussin se font face pour première fois et s’observent : l’inquiétude, la curiosité, l’étonnement, l’envie de communiquer, toutes ces émotions se superposent pendant que le récit s’interrompt).

Cette qualité expressive du trait permet à l’auteur de construire un second « récit » qui complète ou infirme le récit en mots. Ainsi, certains épisodes clefs ne sont racontés que par les illustrations, qui utilisent parfois les codes de la bande dessinée et son découpage en cases : c’est le cas notamment de l’évocation des mésaventures du poussin, qui vont permettre aux capybaras de manifester leur courage et leur gentillesse, mais également de « l’exode » des poules, portées à travers les marécages vers la liberté sur le dos des leurs nouveaux amis.

L’album crée de la sorte de multiples tensions cognitives entre ce qui est dit et ce qui est dessiné : de façon très fine, par exemple, la double page qui raconte le sauvetage du poussin (p. 28-29) présente le chien de garde s’arrêtant net devant les capybaras menaçants, alors qu’il poursuivait le malheureux poussin. Le texte qui correspond à cette double page, « Ils pouvaient être très dangereux », entre alors dans une double résonance : du point de vue du récit écrit, il vient achever une série de phrases donnant à entendre les préjugés des poules (le déroulement textuel est très exactement celui-ci : « Il était interdit de s’approcher des capybaras. » [p.24] « Ils étaient sauvages ! » [p.25] « Ils pouvaient être très dangereux ! » [p.29]) ; mais bien sûr, pour le lecteur qui vient de « lire » la petite bande dessinés sans texte (p. 26-27) montrant comment le jeune capybara a sauvé le poussin, le texte prend évidemment un tout autre sens : « ils pouvaient être très dangereux »… pour les chiens méchants (il faut rappeler que les capybaras sont les plus gros rongeurs du monde), car c’est bien ce que montre l’image, un chien méchant menacé par une troupeau ce capybaras toutes dents dehors. Ce n’est plus un préjugé marqué par l’intolérance mais le constat d’une qualité. C’est toujours la même phrase mais son sens a changé et le préjugé s’est dissous grâce à ce sauvetage. Le lecteur précède en quelque sorte le parcours mental des poules.

De la même façon, texte et images se répondent en fin de récit, en créant un effet d’énigme : au retour des fermiers-chasseurs, ceux-ci constatent que le poulailler est vide, et le texte dit : « Et jamais ils ne surent ce qu’il s’était passé. ». Mais bien entendu, la double page suivante explique, pour les seuls lecteurs, qui savent également pourquoi la chasse n’a pas été bonne, ce qui s’est passé : après avoir protégé les capybaras contre leur propre fermier, les poules sont parties avec eux. Mais le dessin ne répond qu’imparfaitement à la question : « que s’est-il passé ? », en ce qu’il ne donne pas les raisons du départ des poules. L’énigme n’est donc pas tout à fait la même pour les fermierset pour le lecteur. La question serait pour ce dernier : pourquoi ont-elles quitté cet endroit « où il y a à manger pour tout le monde » ? Ce point sera développé plus loin.

On pourra enfin noter que l’auteur ouvre la possibilité d’un autre récit en dessinant, à la tout fin de l’album, la réitération d’une rencontre potentiellement intéressante, cette fois entre les capybaras accompagnés des poules et un troupeau de moutons, ouvrant ainsi la voie à des créations de « suites » avec les enfants. Cette fois, c’est l’image qui postule un récit et peut être un texte.

Cette perception des écarts signifiants entre textes et images que la fin du récit met en scène de façon assez virtuose peut nous ameneren tout cas à revenir avec les enfants sur les premières pages et à interroger avec eux plusieurs détails de l’illustration : aussitôt après la présentation initiale du poulailler, vu de l’extérieur (« C’était un endroit tranquille, quelque part, très loin d’ici »), l’auteur illustrateur nous fait pénétrer à l’intérieur même du poulailler. Le texte dit : « La vie n’était pas compliquée. Chacun faisait ce qu’il avait à faire », mais l’illustration amène à interroger cette dernière phrase : on y voit douze caissons destinés aux poules ; onze caissons contiennent des œufs sagement couchés sur de la paille ; dans le douzième, se trouve la seule poule représentée, qui, tête baissée, regarde entre ses pattes, le regard inquiet. Elle n’a pondu aucun œuf, elle n’a pas « [fait] ce qu’il y avait à faire » ! Un « micro-récit » s’enclenche, que la double page suivante va poursuivre. Le texte poursuit « innocemment » la présentation d’un poulailler sans histoire : « Il y avait à manger pour tout le monde. Et jamais rien à signaler. » L’illustration, quant à elle, présente le fermier – dont on ne verra jamais précisément la tête – portant d’une main un panier plein d’œufs et de l’autre une poule qu’il tient par les pattes, et qui ne peut être que la poule qui ne pond plus, en route vers un destin tragique. Derrière le fermier, d’autres détails prennent tout à coup une toute autre importance : on y voit un fort grillage et un chien de garde efflanqué. Cet « endroit tranquille » où il ne se passe jamais rien ne l’est que pour des poules aliénées qui n’en perçoivent même plus le caractère carcéral. Il s’ensuit que dans une lecture plus approfondie, et pour répondre à l’énigme du texte, ce ne sont pas tant les poules qui ont sauvé les capybaras que les capybaras qui ont sauvé les poules, de leur aliénation et de leur enfermement, qu’il soit mental ou physique ; et l’on peut donner tout son sens à la double page qui représente les deux communautés face à face juste après le sauvetage du poussin et la découverte par les poules que les capybaras n’étaient pas des sauvages et dont le texte est : « A partir de ce moment-là, tout fut différent. »

On nous pardonnera ces analyse techniques un peu longues et pesantes, quand l’album ne l’est pas. On aura compris en tout cas qu’il s’agit d’un ouvrage très riche et très fort, susceptible de permettre des interprétations à plusieurs niveaux, selon l’âge et la réactivité des enfants. Apparemment simples, le texte et les images se croisent, se complètent, s’opposent et concourent à amener le lecteur à se projeter dans les personnages du récit, à les accompagner dans leurs évolutions et in fine à réfléchir sur des sujets graves, comme la tolérance, l’accueil, l’aliénation et la liberté. C’est un très beau livre qui deviendra, nous l’espérons, un classique.