Le collège maléfique / le marche-rêves (T1)

Le collège maléfique / le marche-rêves (T1)
Auteure

O'Donnell Cassandra

Editeur

Flammarion jeunesse – 2020

Pendant treize ans, Emma Dreamaker avait réussi à cacher ses pouvoirs, échappant ainsi à la vigilance du Ministère. Jusqu’au jour où elle reçoit sa lettre d’admission pour l’École des Enfants Spéciaux. La jeune fille n’a pas le choix, elle doit entrer dans ce collège étrange qui dissimule de terrifiants secrets. Peu à peu, Emma plonge dans un monde sombre et inconnu, peuplé de monstres et de démons. Un monde qu’elle va devoir affronter si elle veut survivre.

Mots-clés : domination-pouvoir, identité, solidarité

Présentation générale

Emma est une jeune fille de treize ans qui a réussi à cacher son don surnaturel au Ministère de Enfants Spéciaux. Elle est en effet une « marcheuse de rêves », capable d’entrer dans les rêves de ceux auprès desquels elle est et d’apaiser ceux qui cauchemardent. Mais elle a été repérée et doit désormais quitter son père pour rejoindre d’autres enfants spéciaux dans l’école inquiétante que le Ministère a créée pour eux, et dont il semble bien difficile de sortir. Immédiatement classée comme « psychique » alors même qu’elle peine à contrôler son don, Emma est aux prises avec des élèves sorciers sournois et des professeurs odieux, et notamment avec Hell, un jeune et beau sorcier différent mais au comportement étrange et imprévisible. Heureusement pour elle, Emma rencontre aussi des élèves dont elle se fait des amis. Peu de temps après son arrivée, elle commence à faire des rêves terrifiants dont elle garde des traces tout à fait réelles. Aidée de ses nouveaux amis et de leurs dons, elle va devoir affronter un démon impitoyable prisonnier d’un autre rêveur, Eden, le meilleur ami de Hell, dans le coma depuis des mois.

Un roman de fantasy qui est le premier d’une série à venir et qui se révèle bien composé et fort agréable à lire. Les personnages ont une vraie épaisseur, échappent aux comportements ou aux descriptions stéréotypés et Emma, l’héroïne, est à la fois attachante, volontaire et crédible. L’omniprésence du thème des rêves, l’abolition partielle des frontières entre rêve et réalité, apportent une inquiétude sourde liée aux pouvoirs psychiques, plus troublants que les pouvoirs simplement physiques. La tension croissante est construite avec soin, graduée, ménageant des parties plus légères ou même humoristiques avant l’affrontement inéluctable avec le représentant d’un mal effrayant.

Les malaises associés à la préadolescence, la difficulté pour les préados de contrôler les changements qui les affectent, la découverte de leurs « pouvoirs » nouveaux mais aussi leur attachement à un groupe fondé sur l’amitié et leurs découvertes de sentiments plus forts encore, tout cela transparait dans ces aventures fantastiques vécues par une héroïne à laquelle on peut s’identifier. Espérons que la suite sera tout aussi réussie.

Analyses

La fantasy est un genre très codé, et les attentes des lecteurs, si elles sont nombreuses, sont également plutôt figées. Le collège maléfique, avec ses illustrations façon Manga (qui ne nous ont pas vraiment convaincu…), à défaut de renouveler le genre – si tant est que cela soit possible ou que les lecteurs le souhaitent –, nous semble répondre à la plupart de ces attentes, et de façon tout à fait plaisante. Trois aspects nous paraissent expliquer cette réussite dans un domaine souvent marqué par les stéréotypes et la médiocrité depuis la réussite éclatante d’Harry Potter.

Une héroïne attachante et des personnages de préadolescents dotés d’épaisseur

Emma, l’héroïne, est une préadolescente orpheline de mère, qui a réussi jusque-là à cacher ses pouvoirs surnaturels et vit avec son père vétérinaire. Mais elle est finalement repérée par le mystérieux Ministère des Enfants Spéciaux. La voici donc éloignée de force de son père et installée dans un collège plutôt inquiétant, qui ressemble davantage à une prison ou à un camp de concentration qu’à une école.

C’est une jeune fille de notre temps que décrit Cassandra O’Donnell, dynamique, directe, capable d’initiatives, ne craignant pas d’affronter les garçons sûrs de leurs « pouvoirs », pleine d’humour et dotée d’un excellent sens de la répartie, dont on sait à quel point il est primordial pour survivre au collège de nos jours. Elle est évidemment courageuse mais peut se montrer parfois fragile, ce qui la rend moins monolithique. En tant que protagoniste destinée à attirer les phénomènes de projection et d’identification, elle semble incarner assez nettement les bouleversements associés à la préadolescence, ce qui permettra aux lecteurs ou lectrices de s’y retrouver. A la fois inquiète de sentir des changements profonds en elle (son don évolue à partir du moment où elle est entrée au collège maléfique), peinant à canaliser ses émotions, et parfois même agressive avec ceux qui l’aident, elle offre un personnage vivant et sensible, qui ne contrôle pas tout ce qui lui arrive et avance à tâtons dans la découverte d’un pouvoir puissant qu’elle méconnaissait jusque-là.

Ce pouvoir lui-même, qui n’est dévoilé que petit à petit et tardivement, amenant le lecteur à attendre avec impatience de le connaître (effet bien connu de retardement), est tout à fait bien choisi : Emma se révèle être une« marcheuse de rêves », capable de s’introduire dans les songes d’autrui. Sa capacité à voyager ainsi dans les cauchemars de ceux qu’elle approche, humains ou animaux, malgré sa peur, et son souci de modifier les rêves les plus terrifiants pour apaiser ceux qui y sont soumis manifestent à la fois sa force de caractère et son empathie. Emma est donc un personnage tournée vers le bien, évidemment, mais à la complexité bienvenue et possédant une vraie épaisseur, comme d’ailleurs la plupart des personnages subalternes, que l’auteure dote le plus souvent d’un passé, généralement nourri d’épreuves, et de doutes, voire de contradictions, à commencer par Hell, le jeune sorcier rebelle parfois cruel, à la fois manipulateur mais aussi protecteur, fidèle en amitié et capable de se sacrifier pour son meilleur ami. A l’instar des préadolescents eux-mêmes, les personnages de ce récit ne sont donc en rien figés mais restent mobiles, instables et inconstants, troublés et troublants.

Terreurs psychiques et contrôle des pulsions

Comme dans tout bon film d’action, l’intérêt du spectateur tient également à la qualité du ou des « méchants » auxquels le héros est confronté. Là encore, si l’auteure puise à l’évidence dans un vivier de méchants déjà connus, elle le fait avec efficacité, en construisant une gradation permettant de faire monter la tension au fur et à mesure des chapitres. Emma est donc successivement en butte aux agissements d’élèves sorciers misogynes et sournois, puis d’enseignants arrogants et désagréables (ce qui parlera probablement à quelques lecteurs collégiens…), avant de rencontrer un ennemi autrement plus effrayant, en la personne d’un démon coincé dans un cauchemar et désireux d’en sortir pour semer le mal dans le monde réel (personnage assez classique du cinéma d’horreur ; que l’on pense à Freddy Krueger). Cette omniprésence du monde des rêves et des cauchemars, du côté du bien comme du mal, rend paradoxalement l’action plus « crédible » et plus angoissante, en ce qu’elle crée une ambiguïté propre au genre fantastique (les monstres sont-ils réels ou le fruit de l’imagination du rêveur ?) et qu’elle s’appuie sur les souvenirs de frayeurs nocturnes que tout lecteur a déjà ressentis. Le récit reflète donc une sorte d’évidence : les terreurs psychiques troublent davantage que les peurs occasionnées par les monstres à la force surnaturelle, ogres ou loups-garous.

Face à ce puissant démon, Emma n’est évidemment pas seule mais est entourée d’amis qu’elle se fait rapidement, chacun possesseur d’un pouvoir qui sera utile lors dans la lutte contre les forces du mal bien qu’il n’apparaisse que faiblement maléfique et non léthal (ouïe surpuissante, capacité à comprendre tous les langages animaux, etc.). Ce petit groupe d’amis complémentaires permet d’opposer ceux qui ont un don plus ou moins dangereux mais qu’ils apprennent à contrôler, comme doit le faire Emma, à ceux qui ne le font pas et abusent de leurs dons psychiques pour assouvir la toute-puissance de leurs propres désirs (les apprentis sorciers, le démon), thème fondamental dans la fantasy pour adolescents. Mais il permet également à l’auteure, d’un point de vue plus technique, de proposer des phases de discussions plus légères entre jeunes ou des moments d’humour, notamment grâce au personnage de Groumpf, qui bien qu’utilisé essentiellement dans un registre comique, jouera un rôle essentiel lors de l’affrontement final.

Rythme et arc narratif

Outre sa capacité à créer des personnages forts auxquels on s’attache, une qualité majeure de Cassandra O’Donnell est en effet son sens du rythme et de l’équilibre entre les parties. Elle parvient à tisser de façon fluide et dynamique trois fils narratifs principaux : d’une part la découverte par Emma de son nouvel environnement, à laquelle s’ajoute bientôt en parallèle la découverte progressive de l’étendue de ses pouvoirs, dimension plus individuelle, plus psychologique, renvoyant on l’a vu aux malaises de la préadolescence ; d’autre part, la construction progressive de son groupe d’amis, composante plus sociale qui répond à l’importance du thème de l’amitié et des liens de sociabilité à cet âge et prélude aux affinités plus électives, évoquées à travers les relations ambiguës unissant l’héroïne et le beau sorcier rebelle, entre répulsion et séduction, incompréhension et attirance ; quant au dernier fil narratif, l’enquête liée aux étranges rêves d’Emma, avec ses jeux de rêves dans le rêve qui ne sont pas sans rappeler Inception de Nolan, il est évidemment constitutif du genre fantasy, puisqu’il aboutit à l’identification d’une force maléfique perçue comme de plus en plus dangereuse et puissante, le démon, et à la lutte à mort contre lui. En modulant ces trois dimensions, l’auteure alterne scènes humoristiques et scènes inquiétantes, dialogues et scènes d’action, moments d’introspection et moments oniriques, et construit un arc narratif en tension croissante, aboutissant inéluctablement aux deux affrontements successifs avec le monstre, le dernier représentant l’acmé de la narration, d’une façon très cinématographique.

La composante individuelle, la maîtrise de plus en plus grande de ses pouvoirs par Emma, et la composante sociale, la mise en place d’un groupe solidaire et de plus en plus puissant, se révèlent évidemment essentielles en l’absence de toute initiative des adultes et tout le texte est donc comme aspiré par cette scène attendue mais à la résolution inattendue (par un renversement paradoxal bien amené, c’est l’ami qui semble le plus « inoffensif », le « faire-valoir » comique qui permet in extremis la victoire sur le mal).

 

On ne peut évidemment pas dire que Le collège maléfique révolutionne le genre de la fantasy. Toutefois, il échappe aux travers d’une littérature « alimentaire » ou purement commerciale. Par ses personnages à l’épaisseur bienvenue, par sa capacité à injecter des problématiques liées à l’adolescence au sein d’un univers fantastique (ce qui a assuré la réussite d’Harry Potter), par sa volonté d’éviter tout « gore » et de privilégier les facteurs psychiques de la peur mais aussi d’équilibrer inquiétude et humour, par la fluidité de son écriture, Cassandra O’Donnell réussit à convaincre.