Le goût du cresson

Le goût du cresson
Autrice

Andréa Wang

Illustrateur

Jason Chin

Traducteur

Chun-Liang Yeh

Editeur

HongFei – 2024

Une famille, deux pays. L’histoire d’une mémoire silencieuse et émouvante qui se dévoile et se transmet autour d’un plat de cresson.
OUVRAGE RECOMPENSE PAR LA MEDAILEE CALDECOTT, le prix le plus prestigieux en illustration aux Etats-Unis.

Mots-clés : différence, émotions, exil, famille, secret, identité, relation enfants-adultes.

Présentation générale

Nous sommes dans l’Ohio, aux Etats-Unis. Une vieille Pontiac rouge s’arrête au bord de la route. En sort une famille d’origine chinoise, le père, la mère, leurs deux enfants, un garçon et une fille qui est aussi la narratrice. La raison de cet arrêt imprévu, c’est que les parents viennent d’apercevoir du cresson sauvage qui pousse dans le fossé et que, les yeux écarquillés et la voix chargée de souvenirs, ils en oublient leur destination initiale. Tout de suite, il faut sortir de la voiture et descendre cueillir le fameux cresson. Pas question de discuter. Le garçon s’y prête sans problème, la fille, elle, y va à reculons, elle ne partage pas la nostalgie de la Chine de ses parents. Se mettre pieds nus dans l’eau glacée et boueuse lui est pénible. Le cresson arraché à contre-cœur, ses racines sales et trempées que son frère feint de lui jeter à la figure la dégoûtent profondément. Elle obéit malgré tout, ramasse le cresson tout en espérant que son sac en papier va craquer et que toutes ces plantes seront renvoyées à la terre. Ce faisant, elle surveille la route, honteuse à l’idée d’être vue là par quelqu’un qu’elle connaitrait et qui passerait en voiture.

Le soir, il y a évidemment cresson au menu, ce qui réjouit tout le monde. Sauf elle. L’idée de le manger l’écoeure. Bras croisés, elle refuse le plat. Elle ne veut manger que les légumes achetés au magasin. L’argument de sa gratuité lui répugne d’autant plus. Un dîner gratuit, tout droit sorti du fossé lui fait honte. Comme s’ils en étaient réduits à cela. Elle imagine les moqueries de ses camarades. C’est alors que la mère se lève de table et va chercher une photo de sa famille « d’avant », en Chine. Une photo que les enfants ne connaissent pas. On y voit les parents de la maman, son petit frère et elle-même enfant. C’est la première fois que la mère parle de ce qu’elle a vécu en Chine. Ses deux enfants restent figés, interloqués : Pendant la grande famine, son petit frère, ton oncle dit-elle à sa fille, est mort de faim. Nous mangions tout ce que nous pouvions trouver, mais ça n’a pas suffi, explique-t-elle.
La jeune narratrice, en apprenant cela, a soudain honte d’avoir eu honte de sa famille. Elle goûte alors le cresson qu’ils ont ramassé et le goût n’en est plus tout à fait le même : Il est délicat et légèrement amer, tout comme le souvenir que maman garde de son pays. Ensemble, ils finissent le plat. Le cresson a maintenant le goût d’une histoire familiale enfin racontée et d’une réconciliation entre deux mondes.

Nos commentaires

Le goût du cresson, c’est donc une histoire de secrets, de non-dits. L’autrice, Andrea Wang, est elle-même, comme la fillette de l’album, fille d’immigrés chinois vivant aux Etats-Unis. Elle dédie d’ailleurs son livre au souvenir de ses parents et à la fin de l’album, dans un texte appelé Paroles des auteurs, fille et petit-fils d’immigrés, elle révèle l’aspect complètement autobiographique de cette histoire. Elle y exprime le sentiment de ne pas s’être sentie à sa place parmi les Blancs quand elle était enfant, la force dévastatrice de ce sentiment funeste, décuplée quand elle se souvient de cette cueillette forcée. Consciente que le silence de ses parents sur ce qu’ils avaient vécu en Chine avant l’exil avait pour but de la protéger, elle dit cependant qu’elle aurait senti en elle moins de colère, moins de honte, moins de souffrance si des mots avaient été posés sur ce passé traumatique. D’où la nécessité de construire une mémoire familiale pour permettre aux enfants de mieux respirer. Ce qu’elle met en scène dans le livre.

A la lecture du Goût du cresson on peut se poser la question de savoir si l’ancrage de l’album dans la société sino-américaine peut être un obstacle à sa lecture par des enfants français. Andrea Wang y répond à la fin de son livre quand elle souhaite qu’il résonne comme un encouragement pour tous les enfants qui se sentent différents et pour les familles qui ont un passé difficile. Partager les souvenirs, raconter les histoires, voilà qui est essentiel. Et en ce sens, l’album peut concerner les jeunes lecteurs bien au-delà des Etats-Unis et de la Chine.

On a donc aimé ce livre pour ce qu’il transmet : le danger souterrain des mémoires familiales silencieuses, les réparations, les pacifications que permettent la libération de la parole et les mots enfin posés sur un passé parfois difficile. Pour la petite fille du livre, il s’agit là de pouvoir enfin réconcilier en elle l’intégration à son pays d’adoption et l’attachement aux racines familiales qu’elle est en mesure maintenant de considérer comme une richesse. Elle cesse de s’enfoncer dans cette double honte qui durcit son visage, la honte de sa propre famille (un dîner gratuit tout droit sorti d’un fossé, signe de pauvreté, comme de récupérer des vêtements d’occasion ou de ramasser des meubles mis au rebut) et, sous-jacente, la honte d’éprouver cette honte comme si elle trahissait ainsi les siens.

Ce qu’on a aimé aussi, c’est qu’en peu de mots, précis et délicats, le texte dit tout. Le lecteur lit sans problème entre les lignes et c’est très émouvant. Il y a notamment cette très belle double-page où la mère évoque la grande famine vécue quand elle était enfant. Ses derniers mots, mais ça n’a pas suffi, disent sans le dire la mort de son petit frère. Le texte, très court, contient tout le silence quia dûsuivre après cette révélation. De la même manière, au début de l’histoire, quand les parents arrêtent la voiture pour aller cueillir le cresson, les mots de la petite fille n’ont pas besoin d’être nombreux pour être lourds de sens : Ils extirpent du fond du coffre un sac en papier brun, des ciseaux rouillés et leur nostalgie de la Chine. Lourd de sens également sera bientôt ce sac en papier brun, lourd, toujours plus lourd, avec le poids de tout ce cresson. L’ensemble du texte est de cette qualité. Jusqu’à la toute fin : Du goût de ce cresson, nous avons fait un nouveau souvenir. Quelque chose d’important a pu s’ouvrir, se détendre, se libérer pour la petite fille et pour chacun des membres de la famille. Il est intéressant que la parole de la maman se soit révélée autour d’un repas, d’un plat cuisiné de manière traditionnelle, tant la culture d’un peuple passe par ce qui le nourrit et qu’il partage, ou pas, avec les autres. Entre le début et la fin du livre, le goût du cresson luisant d’huile et parsemé de graines de sésame qui dégoûte d’abord l’enfant, va changer : Epicé et poivré, il devient délicat et légèrement amer, tout comme le souvenir que maman garde de son pays. Une photo révélée, une parole libérée ont donné à l’amertume un tout autre sens. Quelque chose d’important s’est dévoilé et ouvre la possibilité d’une transmission.

Et pour finir, ce qui nous a séduits dans cet album c’est aussi la beauté de ses illustrations. Le livre lui-même, son format « paysage », la douce épaisseur de son papier donnent une impression de grande qualité. L’illustrateur, Jason Chin, est petit-fils d’immigrés chinois. Le sujet le touche forcément de près. Il a manifestement travaillé en étroite collaboration avec l’autrice, ce qui n’est pas toujours le cas. On le ressent beaucoup à la lecture de l’album. Ce que la petite fille exprime avec si peu de mots est complété par les dessins de son visage : son dégoût, ses crispations, sa colère, son refus puis son acceptation. L’illustration met des images sur ce qu’imagine la fillette puis sur le récit de la maman. Sur cette double-page où nous basculons soudain au cœur de son enfance, la mort du petit frère n’est donc pas dite, ni écrite, mais le banc vide, les trois bols sur la table, vides eux aussi, nous font comprendre avec pudeur et délicatesse l’horreur de cette famine et la mort de l’enfant. Le dessin nous dit ce qui est écrit entre les lignes. Il faudra bien sûr « parler » cette scène poignante avec nos jeunes lecteurs. Cette manière, entre texte et dessins, de dire la violence d’une histoire sans la trahir mais avec douceur est remarquable.
La grande unité des couleurs de l’album, toute une gamme de beiges, de marrons, de verts, à l’aquarelle et au pastel, est très belle. Et accompagne l’histoire de la même manière que le pinceau de l’illustrateur a caressé l’entière surface du papier.

Le goût du cresson a remporté les deux récompenses les plus prestigieuses en littérature jeunesse aux Etats-Unis, dont une pour les illustrations. L’autrice, après la publication du livre, s’est beaucoup déplacée, en Allemagne, à Singapour. Elle a rencontré ses petits lecteurs, notamment dans les écoles. Elle dit elle-même que cela lui a donné sa légitimité d’écrivaine. La parole d’un élève de sept ans après avoir lu le livre, l’a marquée. Il dit : J’ai compris qu’il fallait être fier de ce qu’on est et reconnaissant de ce qu’on a.

L’album va donc bien au-delà de l’exil chinois aux Etats-Unis. Il s’adresse, comme le dit Jason Chin à la fin du livre, de manière universelle, à tous ceux qui peuvent ressentir de l’anxiété à être conscient de leur différence. Et oui, on peut porter en soi plusieurs histoires, plusieurs cultures et en être riches.

Merci aux éditions HongFei pour leur regard sur l’altérité, à travers les trois thèmes du voyage, de l’intérêt pour l’inconnu et de la relation à l’autre, comme cela est noté à la fin du livre. Des sujets dont l’importance par les temps qui courent, est d’une grande évidence.