Le grand Grrrr

Le grand Grrrr
Auteure

Marie-Sabine Roger

Illustratrice

Marjolaine Leray

Editeur

Seuil Jeunesse – 2022

Une montée en puissance de la colère d’un facteur qui ne trouve personne quand il sonne à la porte du destinataire.

Mot-clé : émotions

 

Présentation générale

C’est l’histoire d’une sorte de mi-monstre mi-dragon tout noir et tout gribouillé, le Grand GRRRRR, qui sonne à la porte d’une maison rose fluo pour livrer un « petit paquet enrubanné », rose fluo lui aussi. Il sonne mais personne ne répond. Il attend. Il attend encore. Il commence à perdre patience, il s’énerve, la colère monte, déborde. De rage, à cause de tout ce temps perdu dans son emploi du temps de livreur stressé, il détruit la petite maison rose fluo. Arrive alors une mamie de quatre-vingt-dix-neuf ans, qui marche lentement, qui voit très très mal et qui s’excuse de son retard. Elle est néanmoins toute contente de recevoir son paquet, cadeau de ses petits-enfants pour son anniversaire et qui contient une loupe et « des romans d’aventures et d’amour ». Elle ne voit pas que sa maison est détruite, remercie le livreur, lui propose un chocolat chaud. La colère du monstre pas si méchant que ça tombe d’un coup. Honteux, confus, il entreprend de réparer sa grosse bêtise…

Nos commentaires

Les adultes que nous sommes se plairont à imaginer que pour écrire cette histoire, Marie-Sabine Roger s’est inspirée de notre société contemporaine où les livreurs de toute sorte sont sommés d’aller de plus en plus vite pour satisfaire des consommateurs qui veulent tout, tout de suite, et sans attendre… C’est écrit sur le camion du Grand GRRRRR en page de garde : « GRRREXPRESS, livraisons minute, colis vifs ! paquets véloces ! » Et l’histoire n’est même pas encore commencée !
Mais même si ce regard sur les conditions de travail des livreurs modernes échappe forcément au jeune lecteur, il n’en reste pas moins que cet album lui « parlera ». Il y est question des émotions qu’il faut tenter de gérer. De la colère et de l’impatience qui ne servent à rien et qu’il est bon d’apprendre à maîtriser. Le Grand GRRRRR va en faire l’éreintante expérience. Sa colère enfle tellement qu’elle va le dépasser et devenir destructrice : Il ne restera rien de la petite maison rose. Et le Grand GRRRRR en sortira épuisé par son impuissance et l’inutilité de sa violence.
Face à ce monstre dont la colère démesurée finit par faire rire, arrive à petits pas « une mamie très très ancienne » qui va complètement changer l’ambiance. Elle est fragile, gentille, attentionnée. Elle désarme notre livreur qui n’en peut plus, et n’a d’yeux que pour le petit colis qui l’attend et que lui donne, tout penaud, un Grand GRRRRR qui fait profil bas…et se sent bien ridicule ! Le contraste entre la colère destructrice de notre livreur et la gentillesse aveugle de la mamie est très drôle, et attendrissante : « C’est si rare, les gens patients » dit-elle. Elle ne se rend même pas compte qu’elle n’a plus de maison !

Nous avons aimé les fantaisies du texte, les verbes inventés qui nous parlent d’autant mieux : la pluie qui « plique-ploque » et « flotaille à grands sauts pleins », les pattes qui « pattotent », la maison qui « s’accordéonne » avant de s’écrouler, « rapetiboisée ». Et bien sûr, le jeu sur les sonorités qui donne doublement envie de lire cet album à haute voix, de le conter. Le Grand GRRRRR « groumasse », « grommelle », « grince », il « grrrrrule » en très grandes lettres avant de finir hors service, vidé, on n’entend plus alors qu’un minuscule « et grrrrru et grrrrru » écrit en tout petit !

On sent tout le long de l’album une belle complicité entre l’autrice et l’illustratrice, entre la part du texte et celle des dessins qui prennent largement leur place et remplissent la page. Jusqu’à exploser en pleine double page quand le Grand GRRRRR est au summum de sa colère et qu’il n’y a même plus de mots pour la dire. Double page également offerte au seul dessin pour la scène finale, parfaitement pacifiée et tranquille : On y voit la mamie confortablement installée dans le camion de livraison à l’arrêt, calée sur un fauteuil façon grand GRRRRR, toute entière passionnée par le roman d’amour qu’elle dévore à la loupe. Petit hommage en passant au plaisir de lire ! On en oublie tout… Tandis que dehors, le Grand GRRRRR, lui, construit patiemment et le sourire aux lèvres un joli château, rose fluo bien sûr, qui remplacera avantageusement l’ancienne maison détruite. On sent qu’il y prend plaisir, qu’il y met beaucoup de soin. Il se rachète, répare sa bêtise et sera pardonné, c’est certain ! Il n’est plus pressé. D’ailleurs, les colis non livrés attendent dans le camion. Le Grand GRRRRR découvre qu’il est agréable de prendre son temps, de bien faire les choses, calmement. Et la satisfaction de faire plaisir à autrui.

Les dessins de Marjolaine Leray ne passent pas inaperçus ! Dès la couverture et en feuilletant l’album ils nous sautent au visage et nous réjouissent. Ils sont bicolores : le gris du fusain côté Grand GRRRRR, façon punk, le rose fluo côté petite mamie, côté cadeau, douceur et côté pluie. Au passage nous notons que le fluo est bien présent en ce moment dans la littérature jeunesse et nous avons eu une pensée pour les belles illustrations de Béatrice Alemagna…
Les enfants seront sensibles, quand Marjolaine Leray dessine le Grand GRRRRR, au trait rapide et rageur de son crayon, de plus en plus tendu, de plus en plus « brouillon » (maîtrisé !) pour montrer la colère qui explose. Le geste très concret de l’illustratrice, le mouvement de ses crayons, gris ou roses, sont très visibles et identifiables par les enfants. On a envie de prendre un fusain et de gribouiller à notre tour notre propre Grand GRRRRR !
Il y a du mouvement dans les dessins, un côté cartoon indéniable qui nous renvoie par exemple à Taz, le diable de Tasmanie. On pourra d’ailleurs voir sur le site de Marjolaine Leray qu’elle aime beaucoup faire bouger ses dessins…

Un album drôle, tendre, dynamique, qui fait réfléchir à ce qui est vraiment important et qui nous appelle à interroger nos émotions.

Cet ouvrage peut faire penser, sur le thème de la colère démesurée qui prend des proportions ridicules et inutiles, à Jenny la cow-boy de Jean Gourounas à l’Atelier du poisson soluble (2013)

Mise en ligne en novembre 2022