Ma tigresse
| Auteure | Pénélope Jossen |
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| Editeur | L'école des loisirs – 2025 |
Quand une tigresse affamée fait soudain irruption dans sa chambre et menace de manger son poisson rouge, No n’hésite pas une seule seconde : vite, elle l’emmène dans la cuisine pour lui donner à manger tout ce qu’elle peut, en cachette de ses parents. Mais une amitié sincère et durable entre une grande tigresse et une petite fille est-elle possible ?
Mots-clés : amitié, lien homme-animal, animal
Présentation générale
No aurait tellement aimé avoir un animal de compagnie sauvage et féroce. Mais c’est Bubulle qu’elle tient entre ses mains, un petit poisson rouge totalement inoffensif dans son aquarium. Soudain apparaît une tigresse prête à manger le poisson. No refuse, catégoriquement ! Mais la tigresse est affamée, elle rugit dangereusement.
Il faut réagir. No emmène le félin dans la cuisine pour trouver quelque chose à manger en prenant soin de ne pas réveiller ses parents. Il y a de quoi se substanter dans le frigo. La tigresse se régale. Après son repas, comme le veut la nature, elle fait ses besoins. No se fâche, elle dispute la tigresse… et réveille ses parents.
La tigresse s’enfuit alors dans le jardin. No tente de la rattraper, sans succès. Elle s’en veut. Elle n’aurait pas dû la disputer. Elle risque de ne plus jamais la voir. Mais la bête n’est pas loin. No retrouve son fauve avec soulagement et beaucoup de plaisir avant de devenir elle-même un animal sauvage en rugissant à son tour : c’est l’heure du petit déjeuner et elle a faim !
Nos commentaires
No n’a rien contre le poisson rouge qu’on lui a donné comme animal de compagnie. Mais il faut bien avouer que Bubulle, coincé dans un bocal, possède peu de qualité affective pour la fillette. Alors qu’un fauve ce n’est pas pareil ! C’est même tout le contraire ! C’est chaud, c’est doux, ça s’exprime, c’est même dangereux… La rencontre entre No et la tigresse, aussi étonnante soit-elle, est une très belle opportunité. D’un côté la tigresse comble toutes les attentes de No qui peut enfin s’occuper d’un animal de compagnie hors du commun. D’un autre côté la féline savoure la présence d’une fillette qui prend soin d’elle et l’aide à satisfaire tous ses besoins. Les câlins des retrouvailles montrent à quel point l’enfant et l’animal s’apprécient.
Les évènements du récit ne sont l’objet d’aucun questionnement, d’aucune remise en cause. Tout est une affaire de constats. L’apparition de la tigresse est un fait avéré, c’est tout. Ses réactions principalement liées à sa nature animale se succèdent sans avoir besoin d’expliquer leur origine. No, elle, connaît bien les lieux et les habitudes de la maison. Elle sait ce qu’il faut faire et ne pas faire, elle agit de façon spontanée. Ces différents éléments apportent beaucoup de simplicité à l’histoire. Il suffit de se laisser porter. La succession des situations avance à un bon rythme. Le lecteur n’a pas le temps de s’ennuyer dans cette histoire familière sans être banale.
Comme beaucoup d’enfant No a créé une amie imaginaire qui lui permet de fantasmer l’animal de compagnie de ses rêves. Le choix d’un félin correspond à ses désirs les plus intimes. Sa tigresse est une espèce de grosse peluche imposante, soyeuse, fière. Elle peut se montrer dangereuse quand elle a faim mais elle est docile et obéissante. Evidemment elle apparaît quand les parents dorment et elle disparaît aussitôt qu’ils se réveillent. Le petit mot doux du papa qui appelle No « mon chaton » n’est certainement pas étranger à l’imaginaire de la fillette.
Les illustrations sont remarquables, elles permettent une lecture sensible, notamment au niveau des émotions. Tout est centré sur la tigresse et la petite fille, souvent en gros plans, avec parfois des effets de zoom significatifs sur les visages. Les deux personnages sont très expressifs et souvent drôles. Le regard de la tigresse est réjouissant quand elle dévore des yeux l’intérieur du frigidaire. Elle a l’air ahuri quand elle fait ses besoins, dépitée quand elle se fait disputer, câline et docile quand tout va bien. Elle n’a pas besoin de parler pour être comprise. No exprime également son mécontentement, ses inquiétudes et ses joies par sa moue, ses mains placées devant sa bouche, ses sourires…. Les deux personnages se complètent, face à face chacun sur une page. L’illustration la plus révélatrice du lien entre l’animal et l’enfant est sans nul doute les deux pages qui les présentent chacune rugissant : de profil, en plan très rapproché, la gueule et la bouche grandes ouvertes ; elles poussent un énorme cri accompagné simplement du texte : « -J’AI FAIM ! ». Les deux personnages se confondent et ne font plus qu’un. Le besoin vital de manger les place au même niveau d’expression.
L’album valorise la puissance de la tigresse. Les motifs de la fourrure du fauve apparaissent sur les pages de collage. L’empreinte de ses quatre pattes sur la page de garde et à la fin du livre évoque sa présence, comme si elle était passée par là. Sa couleur orange apporte une lumière intense. Proportionnellement elle domine complètement No, faisant au moins trois ou quatre fois sa taille. Et pourtant elle montre des signes de docilité inattendus. Elle écoute No qui refuse de lui laisser son poisson à manger. Elle porte gentiment la fillette sur son dos pour se rendre à la cuisine. Elle est penaude quand elle se fait gronder. Le rapport de force entre l’animal sauvage et la petite fille au caractère bien trempé n’est pas si évident. Il semble bien que la tigresse ne soit pas celle que l’on croit. Cette fois c’est sur le plan de la domination que les deux personnages se confondent.
D’un point de vue général il existe une véritable harmonie entre les deux éléments féminins du récit. A chaque menace la tigresse et la fillette trouvent une solution. Les moments d’inquiétude qu’elles partagent sont toujours suivis de temps d’apaisement et de calme. Les deux personnages sont opposés et, en même temps, interconnectés et complémentaires. L’histoire suggère une sorte de zénitude, d’apaisement face à l’adversité. Confrontée à la déception de ne pas avoir l’animal de compagnie de ses rêves, No a trouvé l’animal qui lui convient, SA tigresse. La féline la relie à son envie sans compromettre sa personnalité. C’est un bel équilibre entre le réel, le fantasme et le possible.
Il est bien difficile de surmonter la frustration de ne pas avoir l’animal de compagnie souhaité. La convocation d’une tigresse pour compenser ce manque est originale, inattendue et, tout compte fait, adorable. No et la féline vivent un moment fusionnel particulier tout à fait réjouissant, plein de tendresse et de complicité.
Ma tigresse est une belle histoire qui joue sur l’affect et qui fait parler l’imaginaire enfantin. Les illustrations, expressives, attrayantes, sont un régal pour les yeux.
Voilà un album plaisir qu’on a du mal à quitter.
Pour aller plus loin
Nous avions déjà croisé des albums qui valorisaient une amitié particulière avec un tigre tels que Tigre de Jan Jutte ou Le tigre qui s’invita pour le thé de Judith Kerr
