Quand le kiwi perdit ses ailes

Quand le kiwi perdit ses ailes
Auteur - Illustrateur

Izumi Mattéi-Cazalis

Editeur

A2MIMO – 2019

Catégories : , , Étiquettes : , ,

TäneMahuta, le seigneur des forêts, demande aux oiseaux de sauver ses enfants les arbres. Mais qui acceptera de quitter la canopée ?

Mots-clés : origine, sagesse, nature

Présentation

TäneMahuta, le seigneur de la forêt dans la mythologie maori, est inquiet pour ses enfants les arbres : rongés par les insectes au sol, ils tombent malades. TäneMahutava donc demander à quatre oiseaux de la canopée si l’un d’entre eux accepterait de renoncer à son habitat et à ses habitudes pour vivre sur le sol, manger les insectes et sauver les arbres, mais aussi tous ceux qui y habitent. L’un après l’autre, les oiseaux déclinent l’offre et trouvent des prétextes pour refuser de quitter leur environnement, jusqu’à ce que Kiwi, bien que conscient de tout ce qu’il va perdre, accepte de se sacrifier et d’aller vivre définitivement loin du soleil. Quant aux oiseaux qui ont refusé, ils seront punis et transformés en fonction des prétextes qu’ils avaient avancés pour ne pas descendre.

Analyse et pistes de lecture

Quand le kiwi perdit ses ailes est d’abord un bel objet, agréable à feuilleter et à manipuler, au format oblong, au beau papier épais dont les couleurs mates accompagnent intelligemment le récit (les pages consacrées au choix du kiwi de descendre de la canopée sont d’un bleu ombreux, comme s’il était d’ores et déjà privé de la lumière du soleil), aux belles illustrations mêlant motifs végétaux stylisés, dessins plus naturalistes des oiseaux (repris d’ailleurs dans la partie documentaire sur « les oiseaux de Nouvelle-Zélande » dans les dernières pages), effets de transparence ou de « négatifs » (formes évidées des oiseaux lorsqu’ils n’agissent pas), et partis pris originaux, comme celui de ne dessiner du Seigneur des forêts qu’une main et, le plus souvent, uniquement ses yeux et ses sourcils, donnant à voir des expressions variées qui laissent imaginer ses états mentaux.

Quand le kiwi perdit ses ailes est ensuite un conte des origines, à la fois traditionnel et moderne. Traditionnel, il l’est parce que, si l’auteure ne cite pas les références savantes de ce conte, il s’agit visiblement d’un récit issu de la mythologie maorie. On y retrouve, comme dans bon nombre de récits étiologiques, un être créateur, ici TäneMahuta, le seigneur des forêts, qui rencontre une difficulté apparemment imprévue avec sa création (des insectes responsables de la maladie de ses enfants les arbres) et qui va demander de l’aide à quelques oiseaux. On peut d’ailleurs signaler que les oiseaux interviennent dans de nombreux contes ou mythes des origines, notamment dans des récits mettant en scène le soleil, du fait de leurs capacités à voler.

On y retrouve également une logique particulière, que l’on peut nommer détermination rétrograde. En effet, le récit des origines a souvent pour but ultime d’expliquer – voire de légitimer – certains signes distinctifs (modes de vie, ramage, plumage…) qui caractérisent les humains ou les animaux qui en sont les personnages, signes distinctifs jugés par les membres d’une communauté culturelle particulièrement saillants. Le récit des origines, pour notre récit comme pour d’autres, fonctionne comme un récit « historique » entièrement déterminé par sa fin, par la nécessité, en conclusion, de présenter ce qui existe désormais, en essayant d’en rendre raison (le Tui a deux touffes de plumes blanches sur le jabot parce qu’il a été lâche), mais un récit historique préscientifique, plus « psychologique » et culturel que rationnel, bien entendu, et souvent à forte valeur mythologique ou religieuse, ce qui peut expliquer la gêne que l’on ressent parfois à sa lecture, non pas tant parce que la science a mis à bas depuis longtemps les facteurs d’évolution évoqués, que parce que le système de valeurs qu’il met explicitement ou implicitement en scène pour expliquer les changements d’aspects ou de modes de vie peut être fort éloigné de celui qui conduit nos actions. En l’occurrence, dans le récit qui nous intéresse, il paraît important de s’interroger avec les enfants sur les « silences » ou les ambiguïtés de TäneMahuta, en tant que personnage et seigneur des forêts, qui dans un premier temps semble donner le choix aux oiseaux (« Qui parmi vous descendra de la canopée ? »), sans évoquer les conséquences possibles de ce choix, puis, une fois l’assentiment du kiwi obtenu, distribue soudainement et brutalement récompenses et surtout punitions pour tous ceux qui ont refusé, montrant par là-même à la fois une forme de malhonnêteté dans sa communication, un aspect vindicatif et un extraordinaire pouvoir d’action sur la création et les créatures – il peut transformer radicalement les caractères physiques des oiseaux – pouvoir qu’il n’a pourtant pas utilisé pour métamorphoser les insectes ou régler leur appétit…

Il sera possible, à partir de cette analyse, soit de trouver d’autres fins (le récit des origines est très propice aux activités de créations de récits par les enfants), soit d’essayer de décrypter la logique narrative sous-jacente permettant de rendre raison du comportement de TäneMahuta et ainsi d’entamer un processus d’interprétation, en raisonnant avec les enfants par l’absurde, c’est-à-dire en imaginant que le récit s’arrête au « sacrifice » du kiwi et à la résolution du problème qui mettait en danger la canopée, les autres oiseaux restant là où ils étaient. Il est possible, voire probable, que certains enfants protesteront alors en signalant qu’il serait injuste que les oiseaux n’ayant rien fait pour sauver la forêt puissent profiter tranquillement et sans vergogne des joies de la canopée, qu’eux-mêmes n’ont pas voulu défendre. Par où il apparaît que ce récit des origines double sa logique « historique » (expliquer pourquoi le Püketo vit dans les marais) d’une logique rétributive (les bons doivent être récompensés, les « méchants » punis ; nos actions sociales fondent notre avenir et doivent être régies par une forme de justice) foncièrement morale, ce en quoi il peut encore nous intéresser, même si nous ne croyons ni en TäneMahuta, ni que les caractéristiques physiques d’un animal puissent renvoyer à l’évaluation morale de ses actes.

Quelle serait donc la logique, la morale « cachée » de ce récit ? S’agit-il d’une morale liée indissociablement au monde culturel ancien qui l’a vu naître, géographiquement et historiquement associée aux Maoris, ou peut-on déceler une morale susceptible d’être actualisée sans cesse, plus ou moins universelle et contemporaine, de ce conte ? Cette réflexion morale tourne bien entendu autour du devoir, du renoncement et de la solidarité, comme on pourra aisément le déduire du discours d’avertissement que TäneMahuta se sent éthiquement obligé de prononcer pour le kiwi, discours marqué par une litanie de pertes pour lui (ses pattes fines, son petit bec, ses ailes, ses magnifiques plumes, les lumières du soleil) s’il choisit de sauver les arbres. Ce que cherche à signaler ainsi le conte, de façon assez appuyée d’ailleurs, c’est probablement que faire son devoir et penser aux autres peut avoir un coût, et un coût parfois élevé. On peut certes ne pas être sensible à une telle apologie du sacrifice mais il semble néanmoins intéressant de soulever les questions éthiques que pose le texte et d’en discuter avec les enfants.

En outre, passer de la compréhension de l’intrigue, en elle-même assez simpliste, à l’interprétation, toujours plus malaisée mais toujours plus riche, peut permettre de faire ressortir un dernier aspect fondamental de ce conte, aspect qui apparaît comme le plus contemporain probablement, à savoir la question écologique, qui le traverse et le travaille. Nul n’ignore désormais (encore que…) les ravages causés à la planète par la déforestation. La question qui se pose, ou plutôt que pose ce récit (et c’est peut-être là que l’auteure a « adapté » le conte traditionnel pour la rendre plus saillante) deviendrait alors, par projection du monde des oiseaux sur le nôtre : que sommes-nous prêts à sacrifier, à l’instar du kiwi, pour que nos enfants puissent vivre correctement et pour que la maison que nous leur laisserons reste accueillante et vivable (« Alors mes enfants seront sauvés et votre maison aussi », dit TäneMahuta) ? A quels renoncements (biens acquis, avantages, modes de vie…) devons-nous nous préparer pour préserver l’avenir ? A quelles conséquences néfastes conduit le fait de regarder ailleurs, comme le font, à leur manière, les trois autres oiseaux ? Il sera intéressant, nous semble-t-il, de montrer à cet égard l’importance de la solidarité et de son contraire, l’égoïsme, dans ce récit, ne serait-ce qu’en comparant les réponses de Pipiwharauroa et du Kiwi à TäneMahuta. Le premier « regarda autour de lui et vit sa famille », ce qui l’amène à refuser son aide, sous le prétexte de construire son nid ; le kiwi a exactement le même réflexe et la même pensée, comme le souligne la reprise à l’identique de la phrase (« il regarda autour de lui et vit sa famille ») mais réagit de façon inverse. De cet écart antithétique manifeste, on peut tirer deux choses : d’abord que le kiwi réfléchit à plus long terme et qu’il comprend la nécessité de sauvegarder la forêt, maison des oiseaux, pour assurer un avenir durable à sa famille, alors que Pipiwharauroa ne pense qu’à son nid en construction, et donc à la prochaine génération seulement ; ensuite, que Kiwi semble avoir également une vision plus élargie de la famille, contrairement à Pipiwharauroa, vision qui prend en charge l’ensemble des oiseaux de la canopée et leur future progéniture. D’ailleurs, on remarquera que la récompense attribuée au kiwi n’est en rien matérielle.Elle ne se mesure pas en biens consommables (nourriture abondante ou absence de prédateurs) mais en termes de relations « humaines » : Kiwi deviendra le plus aimé des oiseaux, le plus universellement apprécié. Quant à Pipiwharauroa, condamné à déposer ses œufs dans le nid des autres, comme le coucou, il perd sa propre famille.

Sans le dire explicitement, le texte oppose finalement, de façon graduée et par des jeux de répétitions,de comparaisons et de projections qu’on peut souligner avec les enfants, trois conceptions de la vie régissant nos actions ou notre inaction : la première est liée à un égoïsme entièrement pur, solipsiste, c’est celle de Tui et de Pükeko, qui refusent de renoncer à leurs propres plaisirs ou avantages (en bas, « il fait trop noir » / « c’est trop humide ») et elle aboutit à une perte de ces avantages ; la deuxième, celle de Pipiwharauroa, moins intrinsèquement égoïste, restreint néanmoins son empathie à sa famille proche, ce qui le rend incapable de saisir le long terme et d’accéder à une vraie solidarité, elle apparaît également sans avenir ; la troisième enfin, celle de Kiwi, basée à la fois sur une solidarité plus ouverte et sur une capacité à renoncer à ses avantages, rend le personnage capable d’action, et finalement exemplaire.

A la fois archaïque et contemporain, source de connaissances sur un genre particulier,le récit des origines,genre littérairement – et anthropologiquement – passionnant, source également de réflexions profondes mais aussi d’un pur plaisir du texte dû aux effets de rythmes, aux répétitions liées à l’oralité du conte ou aux scintillations des mots exotiques, ce petit livre, qui n’exige en rien qu’on soit d’accord avec tout ce qu’il « dit », tant rationnellement que fictionnellement (voir nos remarques sur TäneMahuta) ou éthiquement (voir nos remarques sur le sacrifice) nous paraît cependant ouvert et propice à de nombreuses interprétations comme à de riches débats. N’est-ce pas ce que l’on est en droit de demander aux bons livres ? Être capable de donner à réfléchir en peu de mots le rapproche de la sorte d’un autre genre passionnant, le conte de sagesse.

Article mis en ligne le 19.11.2020