Silencieuse

Silencieuse
Auteure

Claire Garralon

Editeur

L'école des loisirs, coll neuf – 2021

On va déménager. Ma mère nous a annoncé ça comme ça, un jour de janvier, avant le dîner. Joseph et Paul, mes frères, ont protesté. La tortue hibernait dans le jardin. Le chat était sur mes genoux. Moi, je n’ai rien dit. Je ne dis jamais rien. Je ne parle pas. Mon surnom, mon nom d’Indien, c’est Silencieuse. J’aime bien. Paul m’a demandé ce que j’en pensais. Sur un papier, j’ai écrit : « rien ». Mais une maison, c’est plein de souvenirs. Il y en a des bons et il y en a des mauvais. Comme la chose qui a fait que j’ai arrêté de parler.

Mots-clés : différence, famille

Présentation

Un livre sensible et tendre, écrit avec beaucoup de délicatesse sur un sujet original : le silence d’une fillette de dix ans qui ne parle plus, qui ne s’exprime plus.

Alice est en effet silencieuse. Elle ne dit rien. Son silence a commencé quand elle avait 5 ans, quand ses parents se sont séparés et que son père a perdu contact avec ses enfants.

Alice vit au sein d’une famille aimante. Sa mère est aussi présente que possible. Elle cherche à donner le meilleur à ses enfants. Ses frères ainés, Joseph et Paul, sont gentils, aidants, tolérants. Il y a beaucoup de connivence dans la fratrie. Tout va bien, Alice est heureuse dans son environnement.
Mais une décision unilatérale casse l’équilibre familial. La mère de famille annonce sa volonté de déménager pour se rapprocher de la ville.

Dans Silencieuse Alice raconte les six mois qui précèdent le déménagement, les joies, les peines, les questions soulevées, les souvenirs retrouvés…

Sa perception du quotidien est bien particulière. Elle aime observer, se mettre à distance, et peindre son monde avec un nuancier de couleurs très personnel. Sa relation à l’autre est également singulière du fait de son silence et d’une communication verbale réduite à quelques mots écrits. Personne ne sait ce qu’elle pense. Le sait-elle elle-même ? Les six mois du roman représentent un temps décisif pour Alice, le temps de retrouver l’envie de s’exprimer.

L’ambiance dans laquelle se déroule le récit est toujours sereine malgré diverses tensions. Avec peu de mots Claire Garralon parvient à faire partager les perceptions, les impressions d’Alice. L’écriture imagée, colorée, apporte une dimension poétique à la mélancolie du personnage. C’est une réussite !

Analyse

Alice : sa vie, son évolution

Alice est mutique, aucun son ne sort de sa bouche. Au début sa mère était inquiète. Elle a emmené sa fille voir toutes sortes de spécialistes qui n’ont rien trouvé (« Ils se sont acharnés pendant des années » (p56)). Alice apeurée, meurtrie, exaspérée, a réagi. Elle s’est enfuie, s’est cachée pour que tout cela s’arrête. Sa mère a compris et a décidé de la laisser tranquille.

Alice ne sait pas expliquer la cause de son mutisme. Elle pense que c’est son questionnement sur la valeur des mots qui peut avoir provoqué son silence (« J’ai peut-être pensé que les mots n’avaient pas de sens, qu’ils n’étaient pas utiles et que le silence était plus fiable. »(p20)).Au départ il y a la promesse non tenue de son père de rester en contact (« Il a menti, il n’a plus été là »(p17)). Ensuite ce sont les décalages entre ce qui est dit et ce qui est fait qui maintiennent Alice dans son état. Elle n’a pas une volonté affirmée de rester silencieuse. C’est un fait, elle ne pleure pas, ne rit pas et ne parle pas.

Le silence d’Alice ne gêne personne. Ses deux frères la défendent et la protègent, chacun à leur façon. Sa mère a tendance à interpréter ses silences pour indiquer ce qu’elle pense, notamment sa joie de déménager. Cela ne dérange pas Alice qui se sent indifférente (« Je ne suis pas contente, je ne ressens rien. »(p25)). En fait Alice met à distance tout ressenti personnel. Elle en oublie presque sa propre identité (« Quand je suis tranquille dans un coin, que personne ne s’occupe de moi, je joue à disparaître dans l’autre et à deviner ce qu’il va faire »(p31)).

Alice et Paul jouent souvent en utilisant du papier. Ils écrivent, dessinent. Paul est agacé lorsqu’il interroge Alice sur ce qu’elle pense du déménagement et qu’il obtient le seul mot « RIEN ». Paul est persuadé qu’Alice a des choses à dire (« Tu n’es pas idiote, tu penses bien quelque chose » (p25)). Alors il insiste, s’énerve. Il veut la faire réagir et refuse tout d’abord de jouer aux cadavres exquis (« Tu ne dis rien ? Moi non plus ! »(p38)). N’obtenant aucune réaction il continue de refuser d’écrire. Son refus n’est pas un rejet d’Alice, mais une réaction à son manque d’expression (« Paul ne fait pas la tête à sa petite sœur ! Paul fait la tête au silence ! »(p45)).

Après la visite du nouvel appartement Alice sent bien que Paul n’en démordra pas, mais elle ne s’attend pas à être confrontée à un obstacle symbolique très fort : les messages de Paul sont vierges de toute écriture(« Je monte dans ma chambre et c’est là que ça commence. Je trouve un papier froissé en boule devant la porte de ma chambre. Je le défroisse, le tourne des deux côtés, rien. J’ouvre la porte et une corbeille entière me tombe dessus, avec la violence de la légèreté du papier malaxé, sans mots, une pluie de silence chiffonné. Ca me fait mal. » (54)).

La décision de Paul de répondre au silence d’Alice par des pages blanches déclenche une réaction inattendue chez la fillette. Elle se met à pleurer sans aucun contrôle, sans émotion définie« Je ne pleure pas comme on décide de pleurer quand on est triste, en colère ou épuisée-non, c’est mon corps qui déborde. » (p55)). Ses larmes lui rappellent le traumatisme des visites médicales et le soulagement de voir sa mère relâcher la pression. Ses larmes réenclenchent des souvenirs liés à des émotions.

Alice sent un souffle dans sa gorge qui l’amène à émettre un son « Ch » qui se transforme petit à petit en « Chuuuuuuut ! ». C’est extraordinaire ! Alice vient de fabriquer son premier mot depuis 5 ans, et c’est « Chut » ! « Chut » pour que son frère la console et se taise, « chut » pour savourer leur complicité, « chut » pour garder encore secrets ces débuts de paroles.

Une deuxième situation, l’idée de quitter définitivement la maison, enclenche une nouvelle crise de larmes chez Alice. Elle pleure, normalement, avec des sanglots et des hoquets. Cette libération d’émotion est une révélation pour sa mère qui n’hésite pas à ouvrir le champagne ! Tout le monde comprend qu’Alice est en train de se délivrer. Cette délivrance va se faire toute en délicatesse dans la mesure où personne ne presse Alice. Personne ne l’enjoint à parler. Elle peut prendre son temps comme elle l’entend.

La fin du déménagement marque une transition essentielle dans la vie d’Alice. Heureuse avec les siens dans un nouvel environnement, elle sent qu’elle a du mal à respirer, qu’elle ne maîtrise plus son corps… et elle se met à hurler !(« Ca jaillit, déferle, inonde. »(p88)). Tel un raz de marée les mots d’Alice jaillissent et occupent tout l’espace. Alice à le sentiment d’une renaissance quand sa maman la prénomme (« Ce n’était sûrement pas la première fois qu’elle m’appelait Alice, mais c’était la première fois que j’entendais mon prénom résonner de cette façon, comme si j’existais pour la première fois ». (p90))

La scène de démutisation montre à quel point Alice avait en elle des émotions cachées, des joies, des peines, des angoisses, des colères… Elle s’était mise en retrait sans en avoir une réelle conscience, elle est maintenant prête à communiquer.

Alice est un personnage différent décrit avec une approche psychologique riche et complexe. La force du texte tient, entre autre, au fait qu’il n’existe aucun jugement, aucune morale sur son état. Elle est comme elle est, libre mais aussi enfermée. Sa posture est assez perturbante et en même temps fascinante. La lecture du roman invite à s’interroger sur les significations du silence, l’envie de se taire ou de trop parler, la difficulté à exprimer ses émotions…. De belles perspectives d’échanges entre lecteurs !!!

Alice : son monde, son rapport aux mots

Alice observe et interprète le monde qui l’entoure. Tous ses sens sont en action. Même si elle ne dit rien, elle vit pleinement ce qui se passe autour d’elle.

Alice voit la vie en couleurs. Chaque personne émet pour elle un ton précis. Joseph est « bleu canard », Paul « orange mandarine » et sa maman « jaune paille », des couleurs chaudes qui reflètent de bonnes sensations ou de jolis souvenirs. Il peut y avoir des nuances. Le regard de Paul passe du « violet » quand il est fâché au « lilas » quand il se calme. Les choix d’Alice pour les gens qu’elle n’aime pas sont radicaux, elle attribue par exemple le « rouge cadavre noir » aux médecins qui l’ont auscultée pendant plusieurs années. La symbolique de toutes ces interprétations colorées est forte. C’est comme si Alice plaçait une espèce de filtre entre elle et les autres qui transforme le réel pour ne percevoir qu’une émanation d’émotions.

Alice possède également un rapport singulier au sens du goût. Elle associe de nombreux souvenirs à des aliments ou à des saveurs. Elle aime la pluie pour la chasse aux escargots que son père cuisinait ensuite si bien. Elle associe l’annonce de la séparation de ses parents à l’explosion de trois kiwis que mangeaient les enfants. Ce sont des « crêpes à la sardine »qui marquent le temps de la réconciliation avec Paul. Le souvenir du jus de pomme-cassis que sa maman lui avait servi après avoir décidé de cesser les rendez-vous médicaux reste marqué à tout jamais dans sa mémoire (« La saveur de jus de pomme cassis, je ne l’ai jamais retrouvée » (p58)). Les têtes de chapitre reprennent de nombreux éléments perceptifs comme des points de repère chronologique.

Il faut dire qu’Alice a un rapport au temps assez compliqué. Elle note les heures : l’heure des repas, l’heure des fins de repas, l’heure des départs … Elle compte et décompte le temps : avant un rendez-vous, tout au long du déménagement… Alice n’aime pas voir le temps passer (« Je n’aime pas le temps, il bouge, tout devient différent à chaque minute, tout se modifie d’une seconde à l’autre, rien ne reste, les oiseaux s’envolent, les pétales du prunier tombent, les enfants grandissent et les parents s’en vont. »(p66)). Cette angoisse du temps qui passe est symptomatique du traumatisme de la séparation de ses parents et de la crainte de grandir.

Enfin Alice est silencieuse, mais l’écriture en « je » donne à partager de nombreux jeux de langage délectables. Il y a des petits noms pour désigner les personnages (« Silencieuse », « Tulipe », « Petit rire aigu »), des jeux de mots (le chat dénommé « Choux » ; Le « ci » placé devant « trouille » qui transforme la pancarte accrochée devant la porte du grenier). De nombreuses métaphores illustrent le texte et donnent à imaginer. Certaines sont négatives voire dramatiques (Les salles d’attente sont des « salles d’éternité », Alice se sent « une petite fille décousue », un « silence blanc » suit l’orage violent de la crise de mots). D’autres sont beaucoup plus légères (la voiture qui emmène tranquillement la famille à Bordeaux est « une bulle à roulettes », « la maison est entrée dans l’appartement »). En proposant toute une panoplie d’images mentales le récit reste léger et très divertissant.

Alice est vraiment une petite fille particulière. Elle s’est construit une bulle autour de sa famille et cherche à rester confinée à l’intérieur. Elle a mis de côté l’expression de ses sentiments sur la vie. Elle ne montre ni colère, ni joie, ni tristesse. Elle absorbe le monde avec ses filtres, ses ressentis propres, c’est tout. La bulle est percée avec le déménagement. A l’insu d’Alice. C’est un beau récit, fort sans dramatisation exagérée.

Claire Garrolon  a créé beaucoup d’albums pour les tout-petits. Elle n’a pas illustré le roman Silencieuse mais elle a su suggérer de très jolies images et de très jolies musiques avec son texte qui nous a beaucoup touchés.
Sur le site de La mare aux mots elle donne quelques explications sur les conditions propices à la création (2018).

Mise en ligne – Décembre 2021