Le jour où le monde est devenu bizarre
| Auteure | Marie Pavlenko |
|---|---|
| Editeur | Flammarion – 2024 |
Dans le village d’Aaskell, on adore les prénoms vikings. Sinon ? Sinon rien. On s’y ennuie à mourir. Alors quand Aaskell se réveille un matin et comprend qu’il a été expulsé de son corps, c’est la panique. Comment récupérer ce qui lui appartient ? Il va avoir besoin d’une bonne dose de sang-froid (pas évident) et de son formidable chat Marcel pour élucider ce mystère. La guerre aux imposteurs est déclarée !
Un roman original et hilarant de Marie Pavlenko
Mots-clés : domination-pouvoir, métamorphose, mystère
Notre présentation
Aaskell habite un village dans lequel il ne se passe pas grand-chose. Ses parents cultivent des tulipes, les voisins un potager, notamment des blettes. Sa sœur, atteinte d’un mal inexplicable, doit rester enfermée dans sa chambre depuis trois ans. Il ne la voit plus. Leila, sa voisine, son ex-meilleure amie, est devenue distante et superficielle depuis un moment. Elle ne l’intéresse plus. Entre un quotidien familial morne et une vie insipide au collège Aaskell s’ennuie. Sauf que, un matin, il sent que quelque chose cloche. Il se sent comme en apesanteur, collé au plafond, spectateur du dehors. Et il voit l’impensable : « Un garçon était allongé à ma place. Dans mon lit ».
Aaskell prend conscience qu’il a été littéralement expulsé de son corps. Il est devenu une sorte de masse vaporeuse, une sorte de « gazéïté ». Pourtant il voit son corps se mouvoir, parler, agir à sa place, comme si un étranger s’était emparé de son enveloppe charnelle. Que s’est-il passé ? D’où vient cette étrangeté ? Qui est l’envahisseur et que veut-il ? Pourquoi a-t-il fait ça ? Comment réagir ? Comment le chasser ? Comment faire pour redevenir un garçon normal ?
Aaskell doit répondre à toutes ces questions pour sortir de son état vaporeux et reprendre forme. Heureusement il peut compter sur l’aide de son chat, Marcel, qui a la capacité de voir son maître et de comprendre ses pensées. L’animal, sensible, intelligent, un brin espiègle, devient un médiateur essentiel entre l’esprit d’Aaskell et le monde réel. Leila va également apparaître comme la meilleure alliée d’Aaskel. Malgré une apparence relativement insouciante elle est experte en physique. Elle avait même créé une société secrète de sciences avec Frida, la sœur d’Aaskell. La folie de Frida ainsi que son enfermement l’avaient interpellée. Depuis trois ans elle est sur le qui-vive et elle n’a aucun mal à croire que des choses incroyables soient en cours.
Le cheminement pour tenter de comprendre l’invraisemblable est une véritable enquête envers et contre tout. Aaskel doit d’abord acquérir une certaine maîtrise de son nouvel état pour être en capacité de se mouvoir et d’agir. Puis il part en quête de réponses. Il file son usurpateur, l’observe, cherche des indices. Il se retrouve dans des situations incroyables, souvent cocasses au vu de son état. Il se retrouve par exemple face à son postérieur en s’infiltrant par le bas de la porte de sa salle de bain. Il se voit agir de façon totalement incongrue, comme quand il trempe ses macaronis dans du fromage blanc à la cantine ! Mais il ne perd pas courage. Il convient d’un code de communication avec Marcel. Il arrive à entrer en contact avec Leila. Au fil de ses aventures il réussit à mieux cerner les caractéristiques de l’intrus ou plutôt des intrus. Car Aaskell prend conscience qu’il n’est pas le seul à errer de façon informe, il y a d’autres victimes, notamment sa sœur, la première à avoir été chassée de son corps. Il s’agit bel et bien d’une invasion de créatures extra-terrestres !
Aaskell et Leila doivent faire une évaluation du nombre d’habitants investis, délivrer Frida, trouver un moyen de faire fuir les envahisseurs. Ce n’est pas simple mais quelques indices semblent indiquer que les étrangers sont sensibles à certains végétaux. Après quelques essais erreurs les enfants comprennent qu’ils se nourrissent de tulipes mais qu’ils craignent les blettes. Les lecteurs, surtout ceux qui appréhendent les repas composés de blettes, pourront facilement les comprendre ! Qu’à cela ne tienne, les enfants organisent une formidable fête de la blette qui permettra de libérer tout le village des intrus et de se régaler ! Tout est bien qui finit bien !
Nos commentaires
L’histoire démarre très rapidement. Tout est posé en quelques pages : l’étroitesse du village, la situation familiale peu amène, le coup de folie inexpliqué de Frida et surtout le constat sidérant d’Aaskell de sa désincarnation (« Je n’avais plus de corps »). Cette entrée en matière, plutôt abrupte, pourrait générer malaise et angoisse. Et pourtant, l’écriture vive, imagée et souriante apporte tout de suite beaucoup de distance par rapport au drame. Aaskell, le narrateur, interpelle d’emblée le lecteur sur les personnages loufoques qui habitent son village au lieu de se morfondre de la monotonie ambiante. Il exprime l’amour qu’il voue à sa mère mais il n’hésite pas à la comparer à « une endive cuite » depuis que sa sœur est malade. Il trouve sa vie « plate comme un terrain de tennis » et il aimerait « tabasser à coup de pain de mie » son sosie attablé à sa place pour le petit déjeuner…Le lecteur ne peut que sourire à son discours même si la situation est grave. Il en est ainsi tout au long du récit. Les chapitres sont courts, le rythme est enlevé. La narration en « je » rapproche le lecteur du héros principal qui n’a pas sa langue dans la poche pour évoquer ses moments de détresse comme ses moments d’espoir.
ll faut dire qu’il y a beaucoup de suspense tout au long du récit, la tension ne fait que monter. Les usurpateurs n’ont aucun sentiment, aucune empathie. Ils sont méchants. Ce sont des « sales types », des « imposteurs ». Au bout d’un moment il faut voir la réalité en face « Les Imposteurs sont des aliens ! ». Aaskell, Leila et Frida prennent conscience que les créatures s’apprêtent à coloniser leur village, peut-être même la Terre. Ils doivent agir de toute urgence. L’ambiance ressemble à la série britannique culte des années 70, Les envahisseurs dans laquelle David Vincent, le héros, tentait, seul contre tous, de convaincre le monde de la main mise d’extraterrestres sur la société. Ici les enfants se battent seuls contre des intrus, de vrais méchants ! Ils n’ont aucun allié, surtout pas les adultes, bernés par l’apparence corporelle des aliens. Quelles sont leurs armes ? Sans aucun doute la solidarité et l’espoir. Les trois enfants ne sont jamais amers face au manque de réaction des uns ou des autres. Ils avancent quoiqu’il en coûte, seuls dans un premier temps, ensemble quand ils se retrouvent. Leur attitude, résolument optimiste, donne envie de les suivre jusqu’au bout.
La lecture du roman est d’autant plus motivante qu’elle permet de jouer à un véritable jeu de « qui est qui ? ». L’enquête permet d’avoir une approche de plus en plus précise des envahisseurs. Mais qui sont véritablement les enfants héros et ce chat bizarre ?
Aaskell se présente comme un garçon discret, isolé depuis la maladie de sa sœur, en retrait par rapport aux autres. Il s’avère être un très bon observateur et un très bon communicant. Lui seul a ressenti la connexion entre son âme perdue et son chat. Lui seul a réussi à entrer en contact avec Leila. Il s’aperçoit que sa force réside dans la confiance qu’il partage naturellement avec les autres. Aaskell n’est pas forcément très cartésien mais il est sensible, intelligent et courageux. Sa principale qualité est sa sincérité.
Leila cache bien son jeu. Futile au début de l’histoire il semble qu’elle ne s’intéresse qu’à la couleur de son vernis à ongles. Mais elle possède une bibliothèque scientifique impressionnante. Elle est passionnée d’astrophysique, elle avait même créé le club des fillesyciennes avec Frida. Leila est, de loin, le personnage le mieux préparé à l’invraisemblance de la situation. Elle sait, depuis l’enfermement de son amie, que quelque chose cloche. Le lecteur découvre, avec Aaskel, une fille intelligente, informée, toujours prête à agir.
Frida est celle qui a perdu la tête. Elle a fait plusieurs crises de délire inexpliquées et elle ne peut plus sortir. En fait Frida est une véritable guerrière. Elle s’est battue maintes fois pour ne pas être expulsée de son corps mais elle a perdu. Chaque crise correspondait à un combat contre un alien. Le dernier lui a été fatal, elle a dû partir. Frida est une scientifique. Elle est allée étudier dans une bibliothèque universitaire. Elle a de nombreuses connaissances même si elle s’interroge encore sur les tenants et les aboutissants de cette histoire.
Marcel, lui, est un chat plein de ressources. Il a les caractéristiques d’un félin, parfois caressant, parfois dédaigneux. Mais c’est aussi un chat qui entend et comprend Aaskell. De façon incroyable il sait lire et écrire. Il est même possible qu’il possède d’autres dons comme le suggère le texte. Ce personnage garde un goût de mystère qui interpelle. Il en sait peut-être plus sur les évènements qu’il ne le montre.
Les personnages se dessinent au fil des pages. Le dévoilement progressif de leur caractère invite le lecteur à découvrir ce qui se cache derrière les apparences du début. En prenant corps (si l’on peut dire) ils deviennent de plus en plus intéressants, de plus en plus attachants. Ils deviennent surtout de plus en plus affûtés pour trouver des solutions… assez surprenantes.
Les différentes clés qui permettent de trouver une issue favorable à l’histoire sont un peu déroutantes. Reprendre possession de son corps en passant par un orifice est un classique. Ici les narines sont le point d’entrée d’Aaskell et de Frida pour se réincarner. Pourquoi pas. Le plus étonnant est la solution pour éloigner les intrus. Les enfants ont observé que les aliens se nourrissaient de tulipes. Ils finissent par trouver leur point faible : les blettes. Les envahisseurs ne supportent pas cette plante herbacée qui les affaiblit et leur fait horreur. C’est étonnant, étrange, inexplicable, et assez drôle ! D’autant que l’histoire finit par une fête de la blette ouverte à toutes sortes de préparations culinaires plutôt alléchantes. Mais la fin de l’histoire n’est pas si simple. En réintégrant son corps Frida s’aperçoit que les blettes ne sont pas un élément suffisant pour gagner. Les envahisseurs sont de telles « boules de haine »qu’il faut leur opposer des souvenirs heureux, de véritables bonheurs partagés pour gagner. C’est le Bien contre le Mal, la joie contre la haine, la solidarité contre l’individualisme. La morale dépasse largement les légumes du jardin potager.
L’histoire est palpitante et optimiste. La thématique de science-fiction pure, l’invasion de la terre par des extra-terrestres, est traitée avec sérieux mais aussi avec distance. Les évènements se succèdent à un rythme soutenu. Suspense et frisson sont garantis sans jamais effrayé le lecteur.
Les personnages sont brillants. Aaskell, le jeune garçon est confronté à l’impensable mais il ne perd jamais espoir et il trouve toujours des moyens de réagir. Leila et Frida, les deux filles, sont intelligentes et passionnées. Elles osent dépasser les croyances et résister à ceux qui semblent les plus forts. Marcel, le chat, est tellement malin qu’il pourrait presque être un extra-terrestre.
Voilà un petit roman de science-fiction plein d’humour et de rebondissements. Une lecture plaisir comme on les aime !!!!
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