Chamalloux
Présentation générale
Au pays des Chamalloux, sorte de petites guimauves blanches (on pense aux bonbons chamallows évidemment…), toutes mignonnes, coiffées d’un bonnet noir de lutin, on vit tranquille entre soi, harmonieusement, bien à l’abri des dangers extérieurs. Jusqu’au jour où un cri horrible retentit à l’horizon : Chamarodanmiaïmiaï ! et où un gros monstre poilu tout noir fait son apparition. Alors là, c’est la panique ! Les Chamalloux n’ont jamais vu une telle créature et ils ne comprennent rien à ce qu’il dit : Je crois qu’il a dit qu’il adore les Chamalloux ! Chamalloux miam miam !
Les imaginations se mettent à galoper, la peur s’installe et se nourrit d’elle-même. Jusqu’à ce qu’un des leurs réagisse : On ne peut pas se laisser dévorer comme ça ! On peut se battre !Les autres sont tout de suite d’accord et avec une belle solidarité, tous ensemble, ils mettent en place des stratégies guerrières pour se débarrasser du monstre. Mais rien n’en vient à bout. On le bombarde de fruits rouges, il se lèche les babines ; on le ligote avec une corde tel Gulliver aux prises avec les Lilliputiens, il s’en libère en un quart de seconde! On s’apprête alors à lui lancer des boules de feu…
Mais à ce moment-là, un des petits Chamalloux prend timidement la parole : Vous êtes vraiment sûrs que ce monstre poilu veut nous manger ? Jusqu’à présent il n’a rien fait de mal. Hélas il ne convainc personne. Seul, il décide alors d’aller voir de plus près et[U1.1] sans arme à la main le[U2.1] fameux monstre, qui est effectivement bien plus grand et plus imposant que lui ! Pendant ce temps les autres Chamalloux préparent leurs boules de feu et commencent à les envoyer en utilisant les arbres comme frondes. Mais rien, une fois de plus, ne réussit durablement à atteindre ce monstre. Notre petit Chamalloux, plus vulnérable, a trouvé refuge dans son énorme bouche. Là, il demande au monstre de parler sans crier et en articulant bien. En même temps, il lui découvre sur la mâchoire inférieure une petite dent toute noire : J’ai mal aux dents, aïe aïe ! C’était donc ça ! Rien que ça !
Informés, rassurés, tous les Chamalloux abandonnent leurs velléités guerrières, se transforment en dentistes et nettoyeurs de dents pour soigner le pauvre monstre qui, heureux et soulagé, s’exclame alors : Chaplumarodan ! Alors c’est la fête ! Le monstre et tous les petits Chamalloux sont devenus amis. Lui, repart doté d’une belle brosse à dents toute neuve, et eux espèrent bientôt le revoir…Sur la pancarte qui indique leur village, on peut lire maintenant que les monstres poilus y sont les bienvenus !
Nos commentaires
Les thèmes abordés dans Chamalloux sont intéressants et importants : la peur et le rejet de l’autre, celui qui ne nous ressemble pas ; les préjugés, les malentendus, les réactions inutilement agressives. Et puis bien sûr, la réconciliation, la solidarité, l’ouverture d’esprit, la tolérance, l’intérêt de partager nos différences en s’ouvrant aux autres…Thèmes souvent traités en littérature jeunesse ces derniers temps. Et[FB4.1] avec raison.
Mais l’originalité de ce livre-ci est ailleurs : Dans ses illustrations d’une part, entre album et bande dessinée ;dans le rapport texte/images d’autre part. Ce qui le rend accessible certes aux enfants non-lecteurs accompagnés d’un adulte mais aussi aux lecteurs débutants de 6 ou 7 ans.
L’album commence par une première pancarte indiquant le village des Chamalloux (celle que l’on retrouvera à la fin, comme on l’a dit, mais modifiée) et par un prologue sans texte sur trois doubles-pages illustrées en petites vignettes ou en pleines-pages. L’absence de texte ici n’est pas gênante : on y découvre la vie quotidienne des petits Chamalloux, du matin au soir, une vie tranquille, rythmée chaque jour par les mêmes activités menées de manière collective et solidaire. Ils se ressemblent tous, habitent des petites maisons à leur image, dorment dans de petits nids douillés, récoltent des fruits dont ils se nourrissent avec bonheur et vont tous se coucher en même temps que le soleil. Une vie rassurante qui semble pouvoir durer toujours.
Et puis, leur univers bascule quand l’histoire commence vraiment par ce cri incompréhensible et cette énorme forme noire qui apparaît peu à peu à l’horizon, à la place du soleil levant. La mise en page des illustrations va sans cesse varier. Pleines pages ; vignettes, par deux, par trois, par quatre qui jouent de leur taille, de leur orientation, de leur disposition en fonction des émotions, des sentiments des personnages. Le monstre, bien sûr, prend toute la place. Sur certains dessins, il ne tient même pas en entier, il déborde de partout. Quand il hurle, il remplit tout l’espace. Et il est tellement immense que face au petit Chamalloux qui s’approche de lui, le livre bascule dans la verticalité pour que le lecteur prenne la mesure de la différence de taille et de la possible menace. Quand le petit Chamalloux ose timidement émettre des doutes sur la méchanceté du monstre, il s’encadre dans une toute petite vignette alors que tous les autres qui affirment le contraire prennent plus de place. Sur certaines pages, l’autrice utilise le procédé des bulles de BD, non pas pour y insérer le texte mais pour y représenter par le dessin ce que dit le personnage dans le texte ; notamment quand les Chamalloux proposent des idées pour venir à bout du monstre.
Bref, une belle multiplicité de l’utilisation des illustrations, dans une gamme de vert-noir-rouge-orangé…Il faut prendre le temps de bien détailler chaque dessin qui regorge de petits détails intéressants. C’est ainsi par exemple qu’on se rendra compte que si les Chamalloux semblent tous pareils, eh bien leurs visages pourtant faits de quelques petits traits et de deux simples points sont toujours différents et très expressifs.
Le rapport texte/dessins est très riche lui aussi. Le texte occupe peu de place par rapport aux illustrations mais il a bien sûr son importance, son humour (on a gagné, on a gagné !…On a perdu, on a perdu…) et il procurera même un vrai plaisir à être oralisé au lecteur, entre variations de volume des voix, utilisation des onomatopées, des bruitages et des cris du monstre !
Le jeu riche et dynamique avec les différentes tailles, graphies et couleurs du texte fait que pas un instant on se s’ennuie en lisant cet album plein d’humour. Jusqu’à la chute qui fera forcément rire les enfants quand ils repenseront à tout ce qui s’est passé avant, juste à cause d’un petit ]malentendu…Chaplumarodan !! Le monstre devient alors un confortable sofa tout à fait accueillant. Finalement, il a la même forme que les Chamalloux, il est juste plus grand et pas de la même couleur…
Conclusion : Apprenons à découvrir ce qui nous fait peur par méconnaissance et la plupart du temps ces peurs se révèleront inutiles, imaginaires et éventuellement même dangereuses pour autrui.
Pour aller plus loin
-Signalons un court podcast intéressant du mercredi 5 mars 2025 sur France Culture qui parle de cet album. La journaliste y évoque d’autres héros de la littérature jeunesse, tout ronds, tout doux qui nous font penser aux Chamalloux : les Barbapapa, le Totoro de Miyazaki, les Moomins de ToveJansson…Et aussi des monstres : les maximonstres de Sendak, Gruffalo, le monstre poilu d’Henriette Bichonnier et PEF…
L’autrice, coréenne, en est à son deuxième album traduit en français et a été primée à la foire du livre de Bologne. La journaliste insiste sur le plaisir de l’oralité que procure le livre et sur le travail de la traductrice (Yeong-Hee Lim) qui a été un vrai travail de création : « Chamarodan », par exemple, est une expression coréenne intraduisible, une onomatopée qui suggère le mal de dent sans que ce soit immédiatement perceptible…
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lectures-jeunesse/lectures-jeunesse-chronique-du-mercredi-05-mars-2025-3894982
-Autre album de la même autrice : Le tigre et le pissenlit chez Cambourakis, une adaptation d’un conte traditionnel.
-Sur le thème des malentendus, La petite grenouille qui avait mal aux oreilles de Voutch chez Circonflexe, l’histoire d’une petite grenouille qu’aucun médecin n’arrive à soigner parce qu’en fait, c’est aux pieds qu’elle a mal… C’est finalement son grand-père qui pose la bonne question et trouve la solution à son problème.

-Et sur notre site les livres référencés par le mot-clé « peur«