La fille du docteur Loiseau – T1 – Le cadeau de Kiki de Montparnasse

La fille du docteur Loiseau – T1 – Le cadeau de Kiki de Montparnasse

Dans la pharmacie de l’oncle Léon et de la tante Lucienne, chaque nuit, des médicaments disparaissent. Alors que le couple remue ciel et terre pour retrouver les coupables, Jeanne, elle, s’inquiète de la santé des voleurs. Soucieuse de prendre les agents de police de vitesse, elle décide de mener sa propre enquête ! Commence alors une course contre la montre dans laquelle, d’indice en indice, la jeune fille arpentera les catacombes et le quartier des artistes, fera la connaissance de Kiki de Montparnasse et se liera d’amitié avec une bande d’enfants des rues…

Mots-clés : amitié, famille, solidarité

Présentation générale

Paris des années 20.

Jeanne vit avec son père, médecin, ses trois frères et sœurs et Odette, la domestique de la maison. Elle est volontaire, un peu frondeuse. Surtout elle adore les sciences et souhaite devenir docteur comme son père malgré les apriori de l’époque.

Antoine vit au dernier étage d’un immeuble populaire du quartier de Montparnasse. Sa mère gagne mal sa vie. Sa petite sœur Alice est très malade et il n’y a pas assez d’argent pour la soigner. Antoine se débrouille pour trouver à manger et apporter des médicaments à sa petite sœur. Il donne quelques coups de mains aux commerçants du quartier et vole à l’occasion, soutenu par sa bande, « les pigeons voyageurs ».

C’est en enquêtant sur le vol de médicaments dans la pharmacie de son oncle et de sa tante que Jeanne rencontre pour la première fois Antoine. Elle convainc son père d’aller rendre visite à Alice pour la soigner convenablement.

Les deux adolescents se lient d’amitié. Ils déambulent dans le quartier et croisent différents personnages plus ou moins connus. Antoine introduit Jeanne dans sa bande et lui présente leur planque dans les catacombes de Paris. Jeanne invite Antoine chez elle pour un repas familial.

Leur amitié ne tient plus qu’à un fil lorsque les bijoux de la mère de Jeanne sont volés. Heureusement, pour le plus grand plaisir du lecteur, tout finit par s’arranger.

Un roman jeunesse bien rythmé qui mêle l’Histoire, le mystère, la lutte contre les préjugés sexistes, Une lecture plaisante et enrichissante !

Notre avis

Une des grandes richesses de ce roman tient au contexte historique décrit avec beaucoup de précision. Le lecteur plonge dans le Paris des années folles en suivant les deux adolescents dans leurs pérégrinations et leurs rencontres. Il faut également préciser que le parcours des deux héros, semé d’embûches en tout genre est assez palpitant. Ils sont tous deux différents mais ils incarnent chacun une envie de progrès qui les rend très sympathiques.

Un contexte historique étoffé

Il est tout d’abord question d’une officine et de son fonctionnement. L’auteur invite le lecteur à entrer dans la pharmacie de l’oncle Léon et son arrière-boutique. La découverte du lieu est d’autant plus détaillée que Jeanne, intéressée par les sciences, connaît bien cet environnement. Les broyeurs balances, alambics, mortiers, filtres, presses n’ont pas de secret pour elle. Elle connaît même l’usage de l’eau de Saint Sevran, du baume au camphre ou de l’eau blanche. L’image de cette officine du début du XXème siècle interpelle et donne envie d’en savoir plus. Un site montpellierain apporte des précisions simples sur le passage du métier d’apothicaire au métier de pharmacien ). Il pourra peut-être intéresser certains lecteurs.

Quelques informations sur le système scolaire de l’époque permettent de prendre la mesure de l’évolution depuis un siècle. Certaines activités tels les jeux de cour ne changent pas vraiment. Mais les organisations et les sanctions diffèrent, notamment l’accessibilité des filles au lycée, les punitions corporelles (la férule) ou psychologiques (le bonnet d’âne). Rien n’est dit sur la scolarité (ou l’absence de scolarité) d’Antoine. C’est peut-être une question à soulever auprès des lecteurs.

Les allers et venues des deux adolescents ancrent le récit dans une réalité géographique. L’Avenue du Maine, la rue d’Alésia, l’église Saint Pierre de Montrouge nous amènent au cœur du quartier de Montparnasse, LE quartier des Années folles. Les artistes surréalistes habitent du côté de la rue de Vanves (maintenant la rue Raymond Losserand). Antoine, lui, loge du côté du Petit Montrouge, au 26 rue des plantes, un quartier beaucoup plus populaire (une recherche amusante sur le web permet de voir qu’il n’y a plus rien à cette adresse, la maison de cet emplacement ayant été détruite). Ces différentes localisations amènent à s’interroger sur les ateliers d’artistes, les cafés de Montparnasse… Le site parisparcours.com peut apporter un éclairage intéressant sur le quartier. Les catacombes occupent également une place importante dans le roman. Le roman Gaspard de Paris de Paul Thiès peut être un complément intéressant à la lecture.

« Je m’appelle Gaspard. J’habite la Butte Montmartre, à Paris. Un jour, je deviendrai un grand écrivain. En attendant, je suis apprenti ramoneur, j’ai une gargouille vivante pour amie, et je vis des aventures passionnantes… »

Une nuit le meilleur ami de Gaspard a disparu au fond des catacombes ! Délaissant les toits de Paris pour ses souterrains, le jeune ramoneur part à la recherche du garçon…

Le plus étonnant est l’apparition de différents personnages historiques plus ou moins connus qui donnent au roman une orientation réaliste assez touchante. Il est question des poètes surréalistes (Queneau, Prévert…) et surtout de Kiki de Montparnasse, un personnage haut en couleur encore présent dans le cœur des habitants du quartier comme en témoigne l’affiche du dancing de la Coupole  Une double page documentaire à la fin du livre apporte un éclairage précis sur le personnage, modèle de Calder et Modigliani entre autres, muse de man Ray. Le site TV5 monde propose une animation intitulée Mademoiselle Kiki et les Montparnos.

Le violon d’Ingres (1924)

Man Ray (Emmanuel Radinitzky)

©Man Ray Trus / Adagp, Paris

©Georges Meguerditchian , Centre Georges Pompidou, MNAM-CCI/Dist.RMN-GP

Kiki de Montparnasse (1924)

Man Ray (Emmanuel Radinitzky)

©Man Ray Trus / Adagp, Paris

©Georges Meguerditchian , Centre Georges Pompidou, MNAM-CCI/Dist.RMN-GP

 

Jeanne et Antoine, héros de leur temps, héros de tout temps

Même si Jeanne et Antoine sont marqués chacun par leur histoire familiale, ils vivent de façon très différente, presque à l’opposé l’un de l’autre. Cet antagonisme pourrait les éloigner, il nourrit au contraire leur amitié.

Jeanne est orpheline de mère. Lorsque son père est absent, elle est prise en charge avec ses frères et sœurs par sa tante et son oncle ou encore par Odette, la domestique. Elle vit dans de très bonnes conditions affectives et matérielles malgré quelques tensions familiales. Antoine lui vit avec sa mère et sa sœur. Il ne connaît pas son père et ne peut compter sur aucune aide familiale. Leur milieu social est tout à fait différent mais ils sont tous deux unis par un lien d’amour omni présent pour leurs proches.

Dans la famille du docteur Loiseau la question de la « bonne éducation » est importante. Dans la famille d’Antoine il semble qu’il y ait peu de règles. De fait Jeanne ment à son oncle et à sa tante, Antoine vole des médicaments et des aliments. Le père de Jeanne réprimande sa fille pour sa mauvaise conduite. La mère d’Antoine, elle, ne dit rien. Là encore les deux familles sont opposées. Pourtant c’est un même esprit humaniste qui les anime. La nécessité de sauver Alice est une priorité absolue, pour les uns comme pour les autres.

Jeanne a des idées bien affirmées. Elle revendique le droit de devenir docteur, soutenue pas son père. Elle a envie d’aider les autres, surtout au niveau de la santé. Malgré ses conditions de vie confortable elle est frondeuse et va de l’avant. Antoine, lui, n’a pas le choix. Il n’hésite pas à prendre des risques quitte à déroger à la loi pour s’en sortir. Sa bande est un soutien important. Il doit se battre pour vivre mais il est respectueux envers les personnes qui l’aident.

On pourrait penser que Jeanne correspond au stéréotype de la jeune fille bourgeoise au caractère fort qui veut faire le bien et qu’ Antoine correspond au stéréotype du pauvre garçon des rues vivant en bandes, voleur, repenti après une mauvaise action. Ces deux stéréotypes sont dépassés grâce aux aventures communes des deux héros, notamment grâce à leurs différentes expériences auprès de Kiki de Montparnasse. En effet le modèle ne fait aucune distinction de genre ou de niveau social. Jeanne et Antoine sont à ses yeux deux enfants courageux et volontaires qu’elle encourage comme elle peut.

Tout compte fait Jeanne et Antoine sont des héros intemporels. Confrontés à l’injustice ils cherchent chacun et ensemble des solutions. On peut penser que le schéma narratif est parfois un peu simpliste avec des retournements de situation rapides et peu argumentés tel le repentir de Solange, la cousine jalouse, ou le mea culpa d’Antoine à la fin du récit. Mais la simplicité des situations facilite la lecture et ne gâche en aucun cas la sympathie du lecteur envers les deux adolescents.

Ce premier tome de la trilogie de la Fille du docteur Loiseau donne sans aucun doute envie de suivre les personnages dans une nouvelle aventure.
Le deuxième tome vient de paraître, L’acrobate de l’air.

Prolongement

Victoria Sanchez présente le livre en audio dans « La bibliothèque des ados » sur France Inter.

Mise en ligne en octobre 2021