L’ours des Oroqen

L’ours des Oroqen
Auteur - Illustrateur

Blackrane – Jiu Er

Adapté du chinois par

Laura Serres-Giardi

Editeur

Rue du monde – 2024

Dans cet immense territoire naturel, au nord de la Chine, vivent les Oroqen, un peuple qui se nourrit de la forêt tout en veillant sur elle. La petite Aya aime y observer le défilé des saisons, du printemps parfumé à l’hiver si blanc. Elle a vu, sans les déranger, bien d’autres habitants de la forêt : des lièvres, des hiboux, des renards et même un élan, mais jamais elle n’a vu d’ours, jusqu’au jour où elle va vivre la plus émouvante aventure de sa vie…

Mots-clés : randonnée, Asie, nature-écologie, lien homme-animal

Présentation générale

A son réveil Aya retrouve avec plaisir sa grand-mère qui prépare le petit déjeuner et son grand-père qui rentre de la chasse. Ils appartiennent au peuple Oroqen, un groupe ethnique du nord de la Chine, attaché aux traditions ancestrales. Ils passent l’été au cœur d’une immense forêt, accompagnés seulement de leurs chiens et de leurs chevaux. Leur campement est sobre et convivial, ils sont visiblement heureux.

A l’issue de leur repas Grand-père propose à Aya de l’emmener en expédition pour apercevoir les ours. Aya est ravie. Elle connaît déjà beaucoup d’animaux grâce à son aïeul mais elle n’a encore jamais eu l’opportunité de voir un ours, l’incarnation de la puissance. Le site « Chine information » précise qu’il doit être appelé « grand-père » dans la culture Oroqen.

Pour leur périple Grand-père et Aya doivent pénétrer dans la forêt le plus discrètement possible. Alors ils laissent les chiens au campement et se font les plus silencieux possible. Aya apprend à chevaucher en limitant le bruit des sabots de son petit cheval. Elle suit son grand-père, observe ce qui l’entoure, sans un mot. Le voyage est assez long. Arrivés au fond de la large vallée ils mettent pied à terre et s’installent sur la rive d’un ruisseau. Grand-père explique à sa petite-fille que l’ours vit de l’autre côté, au fond de la pinède. Les deux personnages s’accroupissent derrière des buissons et attendent.

Soudain une ombre sombre apparaît. C’est l’ours, ou plutôt une maman ourse accompagnée de ses trois petits. Aya est saisie, elle les voit enfin. Les ours batifolent, se roulent sur un vieux matelas qui traîneO jouent avec des ordures restées là. Ils finissent par s’endormir. Au bout d’un moment Grand-père les fait partir en sifflant subitement.

Grand-père et Aya se mettent alors à l’ouvrage. Ils réunissent les déchets pour les brûler et ils veillent à bien éteindre le feu avant de repartir au campement. Le respect des ours est à ce prix. Il serait imprudent d’établir une relation de dépendance entre les hommes et les ours. Les ours ont tellement de choses à découvrir, seuls, dans leur environnement, en attendant l’hiver !

Le peuple Oroquen est sage. Il pense que chacun doit savoir vivre indépendamment pour préserver l’équilibre de la nature.

Nos commentaires

Cet album grand format donne à admirer la nature du début à la fin avec ses doubles-pages entièrement illustrées. Les paysages boisés à l’infini, les sous-bois colorés, l’abondance de la végétation, la diversité des animaux en gros plans ou en arrière-plan… Tout est beau ! Le lecteur se promène, au fil d’une déambulation tranquille, au même rythme que Grand-père et Aya. Il peut ainsi regarder, comme dans un documentaire, l’immense forêt avec tous ses arbres, les verdoyants et ceux à feuilles colorées, les épineux et les caduques. Il peut apprécier les nuances d’arc-en-ciel de la forêt. Il peut s’amuser à observer les animaux de passage, les oiseaux migrateurs, les lièvres, les chevreuils, les renards, les libellules, les élans, ainsi que le roi de la nuit, le hibou grand-duc. Il peut faire une pause devant un gros plan de vol de libellules au-dessus d’un plan d’eau. Aucun texte sur cette double page, juste le reflet d’Aya et Grand-père pour ne pas perdre le fil. Il peut s’arrêter plus longuement sur un paysage hivernal de la forêt, étendu sur quatre pages pour tenter de repérer des animaux cachés. Même si la neige recouvre le sol et les arbres, même si tout semble endormi, on trouve toujours de la vie en regardant attentivement. La randonnée d’Aya et Grand-père est paisible, quasi silencieuse, avec un enjeu des plus pacifiques. C’est une invitation à prendre le temps qu’il faut entre chaque page.

Les illustrations ne sont pas aussi détaillées que des dessins scientifiques mais elles sont réalistes, précises et d’une grande douceur. L’usage de l’aquarelle apporte de la fluidité et de la légèreté. On pourrait presque se croire revenu au temps des anciennes éditions du Père Castor, dans un univers peut-être un peu suranné mais éclairé, éclairant et très réconfortant. Tout cela donne l’impression d’une sorte d’intemporalité. La nature exposée devant le lecteur, les arbres et la végétation qui la composent, les animaux qui l’animent donnent du sens à la notion d’universalité. Ils forment un tout, un équilibre plus ou moins stable, plus ou moins parfait dans lequel l’homme a une place à tenir. Evidemment le matelas couvert de détritus sur lequel jouent les ours témoigne d’un comportement humain inacceptable. La force du récit est d’éviter d’en tirer une leçon de morale culpabilisante inutile. Aya et Grand-père ne disent rien, ils brûlent tout pour le bien des ours : Si les ours s’habituaient à la présence des humains, ils seraient de plus en plus attirés par eux. Ce serait dangereux pour les hommes, mais aussi pour les ours. Pour respecter l’ours le peuple Oroquen s’en tient à l’écart. Voilà une belle réflexion écologique sur le maintien de l’harmonie dans la nature, comme une leçon ethnologique.

Aya connaît déjà bien son environnement. Depuis quelques années son grand-père l’emmène observer la nature dans la forêt tout au long de l’été. Mais jamais elle n’a eu la chance de voir un ours. Elle est donc impatiente de partir en expédition, très loin dans la forêt profonde pour essayer d’apercevoir les ours. Ce voyage n’est pas une initiation en soi, il s’agit plutôt de la poursuite d’un parcours initiatique dans lequel elle continue son apprentissage de la patience, de la maîtrise de soi, de la contemplation. Plus elle avance plus elle se sent en osmose avec la forêt : elle se sent de plus en plus chez elle, elle devient l’amie de la forêt, elle comprend de mieux en mieux tout ce que cache ce monde mystérieux. Les paroles sont inutiles voire elles effraieraient les animaux. Alors tout se passe en silence pour permettre à tous les sens d’être aux aguets. Les perceptions sont encore plus accrues entre odeurs, couleurs, bruissement… L’attente des ours puis leur observation correspondent à une espèce d’apothéose, un bonheur véritable. Aya les voit enfin. Elle ne désire pas autre chose, juste les voir. Cette simplicité dans l’intention est une nouvelle preuve du respect du peuple Oroqen pour son environnement. Aya et son grand-père restent humbles face au vivant. Il leur suffit d’observer la mère et ses oursons pour se réjouir et se satisfaire. Encore une belle leçon d’humanisme.

Notre avis

Aller à la rencontre des ours n’est ni un challenge ni un défi. C’est une expédition, une découverte tranquille au rythme des pas d’un petit cheval. Cette excursion loin d’être ennuyeuse, offre la possibilité d’éveiller la curiosité du lecteur, de le rendre actif sans s’agiter. C’est un bonheur de ne pas se presser, de prendre le temps de contempler l’incroyable famille ours !

Le message écologique est simple et clair : les ours n’ont pas besoin des hommes pour vivre, les hommes doivent rester discrets et surtout ils doivent éviter de créer des liens de dépendance. Ainsi la pollution n’est pas qu’une question de propreté, c’est avant tout un problème d’équilibre et de survie des espèces. Cette façon d’appréhender la présence de déchets dans la nature permet de prendre du recul sur l’environnement. Le message est très pertinent.

L’histoire, aussi simple soit-elle, est riche en images, en pensées, en émotions. Les paysages sont grandioses. Les animaux sont lumineux. Les personnages sont sereins. Chaque page est un plaisir des yeux. Cette ode à la nature, respectueuse du bien-être de tous, nous a convaincus !

Pour aller plus loin

• Le premier album écrit par Blackrane et Jiu Er, L’élan ewenki 

L'elan ewenki

• Les éditions Rue du Monde présente l’album et ses « deux incroyables auteurs naturalistes » sur son site.

• François Place est un auteur-illustrateur qui raconte la nature avec brio au travers d’illustrations remarquables.

Atlas des géographes d'Orbae - 1