Mari Moto

Mari Moto
Auteure-illustratrice

Dorothée de Monfreid

Editeur

Seuil – 2021

Mari rêve d’exploits et d’aventures. Mais avec des parents aussi protecteurs que les siens, pas question d’aller plus loin que le bout du jardin.
Pourtant, le jour où un ouragan ravage tout sur son passage, Mari est la seule à pouvoir sauver sa famille. Et pour aller chercher les secours, elle a une super idée : emprunter la vieille moto de sa grand-mère.
Bon, d’accord, Mari n’a que 10 ans… mais ses pieds atteignent bien les pédales, non ?
Son casque vissé sur la tête, Mari part sur les petites routes de campagne.
Parviendra-t-elle à gagner la ville avant de manquer d’essence ?

Mos-clés : courage, émotions, solidarité

Présentation

Un livre au format assez original, un peu carré. Un titre insolite, Mari Moto sans « e » pour le prénom, une erreur ou une volonté ? Et puis, lorsqu’on feuillette, une mise en page étonnante, moitié BD, moitié roman. L’objet livre est surprenant. On ne sait pas trop à quoi s’attendre.

L’incipit donne très vite le « la » : Mari, l’héroïne, va vivre des aventures hors du commun que ses parents n’auraient même pas pu imaginer Et tout se déroule très vite ! La frustration liée à l’interdiction de ses parents de sortir seule, l’ouragan, la panne d’électricité, la blessure de la grand-mère, la moto et l’aventure !

Mari part chercher secours. Elle suit son destin, elle va de l’avant. Parfois elle s’arrête, sauve des personnes, les réconforte, les rassure. Tant qu’elle n’a pas trouvé les secours attendus elle remonte sur sa moto, continue sa route et cherche encore et toujours les personnes qui pourront intervenir. L’aboutissement de son périple n’est pas si glorieux lorsqu’elle panique à la vue de la police, chute, s’évanouit et se réveille à l’hôpital. Heureusement elle a écrit des traces des ses passages dans son cahier qui permettront aux secours pour agir.

A la fin du récit Mari intervient pour rétablir la vérité sur son action et son image d’héroïne au sein des médias. Sa meilleure récompense est certainement l’autorisation qu’elle reçoit de piloter sa moto. Elle a hâte que ses parents apprennent toute la vérité.

Le récit est un peu déjanté, parfois loufoque, parfois surréaliste mais il apporte une vraie dimension à l’héroïsme d’une fillette de 10 ans qui est bien plus capable que ne le pensent ses parents ! On sourit, on s’amuse. On admire aussi ce petit bout de femme grimpée sur sa moto qui agit de façon simple et diablement efficace.

Analyse

Entre roman et BD

Les formes narratives sont variées. Des pages/planches BD succèdent à des textes pleins agrémentés d’une ou plusieurs vignettes en haut, en bas ou au milieu. Dorothée de Monfreid introduit également des articles de journaux ainsi que des extraits des écrits de Mari dans son cahier. Il y a même des représentations d’Instagram sur écran. On pourrait craindre un mélange assez indigeste de supports d’écrit mais il n’en est rien, bien au contraire. Les passages d’une forme à l’autre sont fluides, il y a une vraie continuité de lecture et une complémentarité dans l’écriture.

Le texte écrit à la première personne donne à lire directement le point de vue de Mari tout comme les extraits de son journal. Les vignettes illustrées présentent les scènes dans leur globalité avec un point de vue extérieur. Elles donnent vie aux personnages et permettent de percevoir visuellement les rapports entre les personnages ainsi que les émotions partagées. En fait il est confortable d’approcher le récit en lisant ce que pense Mari et en regardant les scènes de vie qu’elle traverse.

Il faut dire que les illustrations sont simples, vives et expressives. Le trait de Dorothée de Monfreid est tonique et énergique. Il embarque facilement le lecteur dans tous les méandres et toutes les agitations de cette histoire. Le code couleur est simple, bâti pour l’essentiel à partir des trois couleurs primaires. Le rouge pour la moto, le casque et quelques personnages en ligne de mire, notamment Mari à la fin du récit. Le jaune pour la situation de départ, la situation de fin et la route. Le bleu pour les temps de pause, souvent des situations aquatiques. Le style original et affirmé qui fait penser à Riad Satouf fonctionne vraiment bien.

Partir et s’affirmer

Mari est obligée de partir à l’aventure. Sa maison est isolée, les dégâts matériels sont importants, il y a des vies en danger, elle est la seule à être en mesure de se déplacer. C’est Baba, la grand-mère, qui exprime cette nécessité. En engageant Mari à prendre son vélo pour aller chercher les secours elle l’absout de l’interdiction des parents. Mari, confrontée à une réalité (le vélo inaccessible), trouve une nouvelle solution pour se déplacer, la moto. C’est encore Baba qui donne le feu vert pour son départ après un test autour de la maison. Baba est celle qui croit en Mari, qui lui fait confiance. C’est l’ange gardien de l’aventure. La dédicace du livre à Baba n’est certainement pas anodine.

L’aventure de Mari, sa déambulation semée d’obstacles qui l’obligent à s’éloigner pour mieux retrouver les siens est un classique du romanesque. L’originalité de ce road-movie tient aux évènements loufoques et aux contextes plutôt insolites.

L’ouragan du départ et l’apocalypse qui suit peuvent s’inscrire dans le registre des possibles, notamment dans cette période de changement climatique. Mais une petite fille de 10 ans qui conduit une moto d’adulte, la redresse et la pose sur sa béquille est peu probable. De même un couple coincé dans un congélateur est une situation invraisemblable plutôt grotesque au regard de leur posture. L’apparition d’un chef de gare nu, muet et amnésique est une sorte de mirage, une situation venue de nulle part. On touche au surréalisme quand Mari découvre les clients du restaurant nageant désespérément dans la salle totalement inondée. Ce bazar est assez jubilatoire pour le lecteur, il ne perturbe en aucun cas Mari.

Mari se confronte en effet avec beaucoup de sérieux à tous les obstacles qu’elle rencontre. Elle endure la douleur lorsqu’elle se blesse sur la moto. Elle trouve des solutions pour libérer les adultes du congélateur. Elle dépasse sa peur quand elle croise le chef de gare. Elle prend des décisions appropriées quand elle coupe le courant du restaurant avant de reprendre son chemin ne pouvant plus rien faire. Mari agit, réagit, fait preuve de courage, de ténacité, d’intelligence. Son périple lui donne l’occasion de mettre à jour toutes les ressources dont elle dispose. C’est un joli pied de nez à ses parents qui ne la croyaient pas capable d’aller chercher le pain en vélo !

Héroïsme et médias

La fin du récit est intéressante. Dorothée de Monfreid ne s’arrête pas au seul courage de Mari, elle met en scène la reconnaissance de son héroïsme sur un plan personnel et sur un plan médiatique.

Mari a l’habitude de lire la presse quand elle s’installe dans l’atelier de sa grand-mère. Elle écrit aussi régulièrement sur un cahier qui est le seul bien qu’elle emporte dans son sac à dos. Baba y a dessiné le premier plan de route. Mari y écrit des traces de son périple à différentes étapes, soit parce qu’elle se sent perdue, soit parce qu’elle a besoin de réfléchir. Son cahier est le témoin de son aventure, son confident pour se donner du courage.

L’article de presse relatant le parcours de Mari pose questions. La première colonne est factuelle, la deuxième colonne fait état de rumeurs, de « on-dit », de suggestions hasardeuses. Le choix illustratif est également discutable puisqu’il y a des photos du cahier de Mari fermé et ouvert, des photos de son accident et un dessin hasardeux d’une pin-up à moto la représentant. Il semble que le journal se penche davantage sur les polémiques et le drame personnel de Mari plutôt que sur ses actions.

Mari ne voit et n’entend qu’une chose quand Baba lui montre l’article. Les journalistes lui ont pris son cahier ! Fidèle à son caractère elle n’hésite pas à se rendre directement dans les bureaux pour récupérer son bien. Malgré quelques difficultés elle arrive à ses fins et obtient la reconnaissance des différentes personnes travaillant au journal. Mais l’article polémique est paru. Les lecteurs vont rester sur des représentations plus ou moins faussées de l’aventure de Mari. Heureusement le directeur offre à Mari une tribune libre, un espace de libre expression au même titre que n’importe quel journaliste. Il réhabilite ainsi l’image de la presse. Ouf !

Les médias et les diffusions à grande échelle n’ont pas que du mauvais. Ils permettent à Mari d’être reconnue au-delà de la presse locale, voire jusqu’aux plus hautes instances puisque Mari reçoit des mains propres du président (à l’allure d’Obama) un permis du conduire. Mais Mari garde la tête sur les épaules. Malgré toute l’agitation médiatique elle reste simple et la conclusion du récit porte sur sa moto et son envie d’un nouveau départ sans se soucier de sa notoriété.

Sans aucun doute Mari Moto va remonter sur son engin motorisé pour de nouvelles aventures que nous suivrons avec grand plaisir. On peut comprendre l’écriture de son nom comme une volonté de marquer sa particularité. C’est un-e enfant, héros-ïne à ses heures, qui avant tout aime la moto et la liberté.

Mise en ligne – Décembre 2021