Quand les escargots vont au ciel

Quand les escargots vont au ciel
Auteure

Delphine Vallette

Illustrateur

Pierre-Emmanuel Lyet

Editeur

Seuil jeunesse – coll Le grand bain – 2020

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Alice, Rachel et Amin s’amusent avec un escargot. Malencontreusement, ils l’écrasent.

Et s’ils jouaient à l’enterrer ? D’ailleurs, y a-t-il un dieu pour les escargots ?

Mots-clés : amitié, lien homme-animal, deuil, différence

Présentation générale

Alice attend son amie Rachel au parc. Sa mère lit sur un banc. Amin, est déjà là mais Alice ne veut pas jouer avec lui parce que d’après elle, on ne peut pas être amie avec un garçon quand on est une fille. Rachel arrive avec son grand-père, toute excitée parce qu’un garçon est amoureux d’elle « à cent pour cent », confie-t-elle à Alice. Amin propose de jouer aux agents secrets mais ils trouvent alors un escargot et le jeu se met à tourner autour de lui. Malheureusement, par inadvertance, Alice l’écrase…Sur une proposition de sa mère, les enfants décident d’organiser son enterrement. Le grand-père de Rachel fournit le cercueil en leur donnant une boîte d’allumettes vide. S’engage alors une discussion entre les trois enfants pour se mettre d’accord sur la façon de s’y prendre et sur les rites à respecter. Il se trouve qu’aucun d’entre eux n’appartient à la même religion : Comment faire ? S’ensuivent des échanges autour de la toilette des morts, de la position du corps dans le cercueil, de l’importance ou pas du sexe de l’escargot…Rachel et Amin évoquent les rituels dont ils ont l’habitude, Alice n’en revient pas, ses amis ne sont pas catholiques : « Ah bon, vous êtes quoi alors ? ». Difficile de trouver le mieux adapté à la situation. Quelle peut être la religion de l’escargot ? Et s’il en avait plusieurs ? C’est le grand-père de Rachel qui va simplifier les choses : L’escargot n’a peut-être tout simplement pas de religion ? Que chacun des enfants fasse la prière qu’il veut dans sa tête, qu’ils choisissent ce qu’ils préfèrent pour décorer la petite tombe, croix, fleurs, ou petits cailloux. De cette façon, l’escargot aura « vos trois religions pour aller au ciel ». Et tout ira bien…Ce sera leur secret à tous les trois.

Rachel part, Alice et Amin se quittent, presque amoureux. Tous les trois, sans le savoir, ont grandi.

Notre avis

Le prix Sorcières 2021, une collection qui incite à se jeter dans « le grand bain » de la lecture et une très belle jaquette colorée en double couverture, qui se déplie comme un petit poster joyeux signé Pierre-Emmanuel Lyet, un drôle de titre : voilà déjà notre œil en éveil !

Quand les escargots vont au ciel  est un petit roman à la typographie aérée, composé de huit chapitres courts qui le rendent accessible aux jeunes lecteurs. Et pourtant, il aborde de très grandes questions, très complexes, d’une manière simple, drôle, intelligente et avec beaucoup de finesse :

La religion, le rapport au religieux sont au cœur de l’histoire. Quand il s’agit d’enterrer l’escargot écrasé, les discussions entre les enfants s’animent. Selon les religions, on n’enterre pas les morts de la même façon…Coïncidence « pédagogique » mais après tout pourquoi pas, Rachel est juive, Amin musulman et Alice catholique sans trop le savoir, le débat est donc ouvert… Et si ça commence comme un jeu, très vite cela ouvre sur des interrogations dont certaines ne trouveront pas forcément de réponses (Y-a-t-il un seul Dieu ou plusieurs ? Comment l’escargot sortira-t-il de son petit cercueil pour rencontrer Allah ? Manger du porc ou pas ? )mais qui toutes ouvriront de nouveaux horizons aux trois enfants. Les dialogues entre eux ont la part belle dans le texte, ce qui le rend très vivant et très crédible. Au début les échanges sont compliqués et les choix difficiles à faire car chacun pense les particularités de sa pratique religieuse comme évidentes et uniques. Le débat est donc ouvert, l’expression des certitudes est chargée d’émotion, des questions s’imposent puis ouvrent sur une découverte : les cultures et les religions sont plurielles. L’intervention finale du grand-père de Rachel va permettre à tout le monde de se mettre d’accord : Chacun prie comme il veut et s’il le veut. On peut choisir. On peut brasser les rituels et même en inventer un spécialement pour cet escargot qui, après tout, en plus d’être hermaphrodite était peut-être athée, qu’en sait-on, on lui offre les trois religions à la fois et ce sera le plus beau des enterrements ! Le roman est un bel hommage à la liberté religieuse, à l’ouverture d’esprit, à la tolérance et au respect des différences. Et au bonheur, à la richesse du vivre ensemble malgré ces différences. Et même : grâce à elles.

Il y a bien sûr également et conjointement dans cette histoire l’initiation à la mort et le rapport que les enfants vont avoir avec elle. Cela nous a fait penser à un des romans que nous avons récemment sélectionné sur notre site, Les trois enterrements de mon chien  de Guillaume Guéraud aux éditions du Rouergue. A la différence importante que là, il s’agit d’un escargot et pas d’un chien, ce qui rend la charge émotive beaucoup moins importante et permet un questionnement détaché d’un véritable chagrin.

Initiation à l’amour aussi. Rachel, Alice et Amin sont dans cet entre-deux que l’on appelle la pré adolescence, où commence à se poser la question de la relation entre garçons et filles. Rachel a un amoureux qui l’aime à « cent pour cent » mais elle, ne sait pas très bien à quel pourcentage elle en est. Alice est persuadée qu’on ne peut pas être amis entre garçons et filles, mais alors, quelle place donner à Amin dans son cœur ? Au début du livre, elle est tentée de l’ignorer mais au fil de l’histoire, par petites touches subtiles et délicates, petits détails très justes, le texte laisse deviner le début du sentiment amoureux dans cette envie qu’Alice a de toucher les cheveux d’Amin ou le regard qu’elle a soudain sur ses dents « très blanches pour un garçon »…La fin du texte reste ouverte, se scelle sur un échange de présents, un gâteau Savane contre une fleur, et sur la promesse d’Alice de bien vouloir réfléchir à tout ça. Demain. Histoire d’amitié, histoire d’amour et de séduction, histoire de la place des femmes et des hommes dans les rituels des différentes religions aussi au passage, mais toujours beaucoup de simplicité, de nuances, de subtilité et de douceur. Et d’espace pour y trouver sa place. En toute liberté. C’est sans doute ici la fin de l’enfance.

Reste à noter les beaux rôles que jouent les deux adultes présents au parc ce jour-là auprès des enfants : la mère d’Alice et le grand-père de Rachel. Ils sont présents, chacun de leur côté, mais ne sont jamais intrusifs. Ils savent être présents et compatissants lorsque Rachel et Alice se tournent vers eux en quête d’une aide ou d’une réponse. Mais ils laissent leur liberté aux enfants. Et les exhortent à en faire usage. Ils sont discrets mais à l’écoute. Le grand-père comme on l’a vu permet de résoudre les dilemmes, chacun prie comme il le veut et tout va bien. La maman d’Alice l’encourage à partir jouer avec Amin, elle console sa fille lorsqu’elle écrase l’escargot et lui permet de prendre de la distance avec son émotion en proposant le jeu de l’enterrement, elle sait lui expliquer qu’un escargot est hermaphrodite. Information qui va entraîner quelques échanges sur la reproduction et une petite gêne passagère… Mais la maman sait aussi se taire et ne poser aucune question quand à la fin sa fille repart une fleur à la main.

Les illustrations

Couverture, illustrations en pleine page ou petits formats ponctuant le texte, les dessins de Pierre-Emmanuel Lyet sont extrêmement joyeux, vifs et colorés, les personnages expressifs et sympathiques. Cela accompagne admirablement le propos du texte qui, malgré le sérieux des thèmes abordés, reste léger, ouvert et généreux. A noter qu’en 2019 Pierre-Emmanuel Lyet a été l’invité au Havre de la « Saison graphique ». Il y avait proposé une exposition plurielle et participative de typographie sur le thème de « Dessinons l’invisible » Et une animation à la médiathèque Niemeyer autour de la réalité augmentée et d’objets de design scénographiés. Il y avait également mené un projet pédagogique avec les équipes de médiation et animé des ateliers jeune public dans les autres bibliothèques du Havre.
Nous vous invitons à visiter son site.

En résumé, un roman court mais dont on sort, tout comme les trois enfants, avec l’impression de respirer librement et un optimisme bienfaisant.

 

Pour aller plus loin :

Vous pouvez consulter l’interview que Delphine Vallette nous a accordé autour de cet ouvrage.

 

Septembre 2021